"Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est obliger à dire"
Roland BARTHES
J’ai reçu, début janvier, ce courriel (email en bon français) de Monsieur Marc FABRE.
Marc FABRE, éminent débateur anti-corrida, a publié en 2009, un ouvrage que j’ai trouvé pour ma part éminemment intéressant quant à son approche, intitulé : «Les Mythes tauromachiques» (Nouvelles Presses du Languedoc).
Il me semble tout aussi intéressant, même si cela fait rouscailler certains lecteurs qui trouveront vain de débattre ainsi avec les «zantis», de vous communiquer ce courrier, ainsi que les réflexions qu’il m’inspire.
Je tiens à saluer la courtoisie de Monsieur FABRE, qui se distingue de nombre d’opposants en évitant l’injure ou l’anathème gratuit. Pour autant, je me questionne quant à la parenté de ces thèses avec un tract dont j’avais déjà eu l’occasion de dénoncer l’inanité.
***
Monsieur Xavier Klein
C’est avec curiosité que je découvre aujourd’hui votre blog sur la corrida. Pour m’être penché assez longtemps sur ce sujet en tant qu’observateur critique, je remarque avec intérêt la passion, la tension voire les hostilités que cette pratique suscite en vous.
Vous me paraissez lucide et même intéressant sur bon nombre de choses.
Homme de gauche, vous devriez cependant savoir que les systèmes de domination sont des édifices précaires, sans cesse minés par des failles souterraines. Il y a dans la tauromachie un versant névrotique, destructeur et autodestructeur que je crois percevoir chez beaucoup d'aficionados (j'habite Nîmes) et aussi dans vos propos. (Je reconnais que l'exercice du blog est une courageuse, risquée et édifiante mise à nu)
Vous voudriez situer la corrida dans un sanctuaire apolitique alors que la corrida contient toute la politique. Et je souhaite vous dire pourquoi.
Voici ci-dessous ma réponse à F. Marmande qui faisait une énième apologie de la corrida et que «Le Monde magazine» a bien voulu publier à la fin octobre:
«Pour habiter une région de corridas et pour avoir observé en détail l’univers mental et la pratique taurine pendant plusieurs années, j’affirme que la tauromachie est un condensé des mécanismes et des mythes fascistes. A savoir le culte de l’héroïsme et du dépassement de soi, l’éthique de la domination, la morale de la force, le modèle (réduit) de la guerre et de la victoire, la purification par le sang, l’esthétique de la mort et du sacrifice, la glorification des martyrs, la nécessité du parcours initiatique, le détournement du sens commun des mots (respect, amour, loyauté), le bric-à-brac métaphysique de l’inexplicable, l’exaltation de l’Antiquité et de la tradition, la vénération de la hiérarchie, la mise en scène de l’émotion de masse, la magnificence du rituel et du décorum, le phallocentrisme et le retour du refoulé homosexuel, le recours aux sentiments identitaires.»
Si vous voulez en savoir plus sur cette réflexion je vous invite à lire mon livre «Les Mythes tauromachiques» paru aux Nouvelles Presses du Languedoc.
Salutations.
Marc Fabre
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Il me paraît, dans ce texte comme dans son ouvrage, que Monsieur FABRE donne dans le travers très commun de confondre opinion et réalité. Mieux, il peut «affirmer».
Quel heureux homme de SAVOIR ainsi!
Quel heureux homme de SAVOIR ainsi!
Il n’aura pas échappé au lecteur attentif de ce blog, combien, mis à part les articles résolument polémiques (pour le plaisir), j’use et abuse de manière tout à fait délibérée, des termes «me sembler», «me paraître».
Je pourrais presque en garnir toutes les phrases. Derrière ces précautions se niche le doute, et surtout le désir de ne pas confondre une idée, une conviction, une OPINION parfaitement personnelles et subjectives, avec une REALITE objective.
Je pourrais presque en garnir toutes les phrases. Derrière ces précautions se niche le doute, et surtout le désir de ne pas confondre une idée, une conviction, une OPINION parfaitement personnelles et subjectives, avec une REALITE objective.
Nos approches sont donc diamétralement opposées puisque M. FABRE s’intéresse à la réponse alors que je me place plutôt du côté de la question.
Selon la tradition rabbinique, c’est précisément les définitions du croyant, celui qui a la foi, et de l’incroyant ou de l’agnostique. Ce qui me donne toujours à penser que les fanatiques de l'animalisme ET de la tauromachie se situent dans le répertoire de la croyance, et non dans celui de la raison.
Selon la tradition rabbinique, c’est précisément les définitions du croyant, celui qui a la foi, et de l’incroyant ou de l’agnostique. Ce qui me donne toujours à penser que les fanatiques de l'animalisme ET de la tauromachie se situent dans le répertoire de la croyance, et non dans celui de la raison.
Je pourrais souscrire à la globalité de son courrier, hormis sa réponse à M. MARMANDE, nous le verrons.
OUI, Monsieur FABRE, «Il y a dans la tauromachie un versant névrotique, destructeur et autodestructeur».
On pourrait se contenter de répondre laconiquement: «Et alors?»
Pour être toutefois plus explicite, étant donné que nous n’avons généralement le choix qu’entre la névrose et la perversion, il est plutôt heureux que vous nous ayez catégorisé dans ce pôle là. Néanmoins, je vous trouve très optimiste car je ne jurerai pas que quelques pervers ne viennent se fourvoyer a los toros.
Par contre, si l’on devait se passer de tout ce qui se révèle «névrotique, destructeur et autodestructeur», les activités humaines se réduiraient considérablement à un «meilleur des mondes» d’Eloïs («La Machine à explorer le temps» d’Herbert George Wells).
A tout le mieux verrait-on la disparition de la plupart des expressions littéraires, artistiques et sportives.
Quoi de plus conforme à votre description que la pratique de la boxe, du rugby ou du … marathon, les opéras de Puchini, les tableaux de Goya ou de Dali, les films de Pasolini, de Nagisa Oshima ou de Woody Allen?
OUI, Monsieur FABRE, je veux «situer la corrida dans un sanctuaire apolitique alors que la corrida contient toute la politique.». Vous le dites fort bien: «je veux» (désir) et non «elle est» (réalité). Vous et moi savons que peu d'activités échappent au champ du politique. L'usage du bilboquet ou de la quenouille, peut-être?
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En ce qui concerne votre réponse à Monsieur MARMANDE, je dois me reconnaître perplexe.
D’une part, parce que votre énumération procède de l’amalgame grossier, qui tutoie la reductio ad hitlerum.
D’autre part parce qu’un phénomène humain est nécessairement variable, voire évolutif dans son contenu comme dans son signifiant selon le temps et le lieu (surtout pour la corrida dont l’histoire se déroule dans plusieurs cultures et continents depuis 3 siècles). De quelle corrida parlez-vous? De celle de Mazzantini, de celle de Belmonte ou de celle d'El Juli? De celle de l'Amérique du Sud, de l'Andalousie ou de Vic-Fezensac?
Enfin parce que là aussi, votre définition répondrait à de nombreuses activités humaines, à commencer par la religion, version Eglise Catholique. L'Eglise Catholique est ou a été beaucoup de choses, mais sûrement pas fasciste.
Donnez-vous la peine de consulter la biographie et les écrits de Pierre de Coubertin et vous constaterez que vous vouez aux gémonies dans votre épître, l’esprit olympique moderne, qui n’a rien de «gentillet». Comment le grand homme résumait-il la chose déjà? «Citius, Altius, Fortius». Et ce n’est pas un fait du hasard si tous les totalitarismes, bruns comme rouges, ont beaucoup apprécié et exploité ces activités là.
Peut-on sérieusement généraliser un tel inventaire? Vous vous dîtes fin observateur et connaisseur de la chose taurine et vous semblez ignorer l’abîme et les fossés qui séparent les diverses perceptions de la tauromachie?
Vous plaisantez, j’espère?
Il ne vous aura pas échappé que les conceptions de Monsieur Simon CASAS, diffèrent de celles d'André VIARD, et que je ne suis nullement en accord avec les deux. Le monde taurin n'est nullement monolithique.
Vous plaisantez, j’espère?
Il ne vous aura pas échappé que les conceptions de Monsieur Simon CASAS, diffèrent de celles d'André VIARD, et que je ne suis nullement en accord avec les deux. Le monde taurin n'est nullement monolithique.
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Vous me reconnaissez le mérite de la lucidité.
Je vous en remercie et je puis vous assurer en retour que si chaque aficionado peut trouver dans votre liste des éléments qui le concernent, il en laissera tout autant.
Culte de l’héroïsme et du dépassement de soi: Oui, et alors? C'est ce que l'on célèbre devant tous les monuments aux morts de France, mais aussi dans nombre d'oeuvres, de "l'Odyssée" d'Homère aux "Seigneur des anneaux", en passant par les romans épiques médiévaux. Le style épique fasciste?
Culte de l’héroïsme et du dépassement de soi: Oui, et alors? C'est ce que l'on célèbre devant tous les monuments aux morts de France, mais aussi dans nombre d'oeuvres, de "l'Odyssée" d'Homère aux "Seigneur des anneaux", en passant par les romans épiques médiévaux. Le style épique fasciste?
Ethique de la domination: Non, mais dévoilement de cette pulsion, hypocritement cachée dans la société moderne. Encore ne s'agit-il que de la domination de l'Homme sur l'Animal, c'est à dire de quelqu'un sur ... quelque chose.
Morale de la force: Sûrement pas, puisque la force, c'est l'animal, et que l'homme se situe quant à lui dans le répertoire de la ruse et de l'intelligence dans le combat.
Modèle (réduit) de la guerre et de la victoire: Là, je ne vois vraiment pas... Je vous renvoie toutefois aux travaux de Jean-Marie BROHM, sociologue du sport.
Purification par le sang: Attention! Vous confondez avec les tauroboles du mithraïsme.
Esthétique de la mort et du sacrifice: Ritualisation d'un sacrifice certes. De la mort? Il me paraît que la corrida célèbre et surtout commémore le triomphe de la vie, la victoire de l'Homme chasseur. Mais sans doute cette idée relève t-elle du "bric-à-brac métaphysique"!
Glorification des martyrs: ??? Se souvenir et honorer les morts est-il désormais une tare dans votre société post-moderne?
Nécessité du parcours initiatique: Malheureusement non. Je crois que le malheureux Hermann HESSE, apologue de l'initiation et féroce antinazi aurait apprécié.
Détournement du sens commun des mots (respect, amour, loyauté): C'est votre opinion. Il ne me semble pas qu'ils soient détournés. A noter que la perception de ces valeurs et sentiments est aussi complètement subjective que possible. Ces trois mots n'ont pas le même sens pour vous, pour moi, pour un samouraï ou un chevalier médiéval (qui ont initiés le fascisme sans doute...).
Bric-à-brac métaphysique de l’inexplicable: Certains s'y livrent effectivement. C'était également le cas des fascistes Saint Augustin ou Saint Jean Chysostome. On a également formulé cette critique à la franc-maçonnerie, à la psychanalyse, et en règle générale à la philosophie.
Exaltation de l’Antiquité et de la tradition: Tradition? Je veux bien. Encore que fascisme et nazisme se voulaient "du passé faire table rase" et créer "l'Homme nouveau". Mais si vous voulez que l'attachement aux traditions soit absolument un symptôme de fascisme...
Antiquité? Mettez-vous au goût du jour! Cela fait plus de quarante ans que ce genre d'argument est dépassé, du moins pour les "tauromachologues" sérieux.
Vénération de la hiérarchie: Laquelle? Le torero à pied est l'émanation de la plèbe triomphante qui vient bouleverser l'ordre seigneurial des nobles-cavaliers.
Mise en scène de l’émotion de masse: Non, pas de masse. Justement, la corrida est une activité populaire, pas de masse. Mais bon, si vous voulez que l'ensemble des concerts pop, des manifestations sportives soit fasciste également.
Magnificence du rituel et du décorum: Oui! Oui! Oui! Comme la messe de Noël, l'ouverture des Jeux Olympiques, l'opéra, le concours de l'Eurovision, la séance d'ouverture de l'Assemblée Nationale, le défilé du 14 juillet 1989 de Jean Paul Goude, etc... Très fasciste tout cela!
Phallocentrisme et le retour du refoulé homosexuel: Vous avez vu un torero de près? Sûrement pas taillé comme un culturiste, un rugbyman, ou le cher Arnold S (on laisse ces goûts là à Thierry HELY)!
Qui vous parle du "refoulé" homosexuel? Comme dans tous les milieux, il y a de l'homosexualité, à mon sens plutôt plus qu'ailleurs (comme dans les sports collectifs, la légion, les camionneurs, la danse, les antiquaires, les coiffeurs, les..., les...). L'homosexualité vous pose problème? A moi, non.
Recours aux sentiments identitaires: Très à la mode non? Sarkozy, fasciste?
Recours aux sentiments identitaires: Très à la mode non? Sarkozy, fasciste?
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Vous m'excuserez d'être lapidaire, mais ces quelques réponses nécessairement sommaires et fragmentaires vous donneront une petite idée de l'inanité de votre thèse et de la facilité à l'infirmer.
Comparaison n'est pas raison. Prendre ses désirs -en l'occurence celui de diaboliser la tauromachie à tout prix- pour des réalités, me semble incompatible avec le souci de démarche rigoureuse que vous affichez.
On a mis le fascisme à toutes les sauces, ce qui est une manière de le banaliser et de le dédramatiser.
Excusez l'historien que je n'ai jamais cessé d'être, de le conserver dans sa véritable acception historique.
Le sport, la religion, l'idée de nation, la tradition ont été instrumentalisés par le franquisme, QUI N'EST PAS UN FASCISME à proprement parler. Pour autant, il est navrant de constater que de grands esprits pratiquent de telles funestes confusions.
On a mis le fascisme à toutes les sauces, ce qui est une manière de le banaliser et de le dédramatiser.
Excusez l'historien que je n'ai jamais cessé d'être, de le conserver dans sa véritable acception historique.
Le sport, la religion, l'idée de nation, la tradition ont été instrumentalisés par le franquisme, QUI N'EST PAS UN FASCISME à proprement parler. Pour autant, il est navrant de constater que de grands esprits pratiquent de telles funestes confusions.
Dommage!
Xavier KLEIN
Addendum ultérieur: A tout seigneur tout honneur l'article rétrospectif et génial de Maître Ludo: http://leciegonaimepaslesgens.blogspot.com/2009/11/on-feut-nous-paffer-au-fil-du-fabre.html




















