Humeurs taurines et éclectiques

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jeudi 12 novembre 2009

ECOLE, VOUS AVEZ DIT ECOLE?

«Si on pouvait recouvrer l'intransigeance de la jeunesse, ce dont on s'indignerait le plus c'est de ce qu'on est devenu.»
André Gide

Dans son éditorial du 27 octobre 2009 (BLOG CONTRE BLOC, http://www.terrestaurines.com/forum/actus/01-10-09/27-10-091.php), André VIARD dénonce ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes, ces vilains, ces affreux, ces pelés, ces galeux, ces empêcheurs de toréer moderne en rond, ces grands méchants blogs qui se permettent de venir troubler la doulce jouissance des tendidos heureux des grandes ferias commerciales (un beau pléonasme… puisque feria signifie foire).
Il faut être un bien grand maître pour s’autoriser ainsi à distribuer les bonnes notes et dire où est la bonne aficion et où est la mauvaise.
La maîtrise s’acquiert de deux manières: par la réussite et/ou par l’étude sanctionnée par un diplôme. Ce cher André ayant sans doute satisfait aux deux -un succès éclatant dans les ruedos et un doctorat es tauromachie décerné par l’Académie Don José Maria COSSIO- il peut en parler en parfaite connaissance de cause.
Dans tous les cas de figure, seule la reconnaissance des pairs sanctionne la maîtrise, et il reste à prouver qu’en dehors de sa chapelle, et des quelques gogos espagnols qui, ne le connaissant pas, célèbrent les grandes qualités qu’il se prétend, dear André provoque le consensus en la matière.
L’une des premières marques de la maîtrise trouve sa source dans des qualités particulièrement absentes de notre société: le discernement, la pondération et surtout la hauteur et la largeur de vue.
J’ai connu le privilège de croiser deux ou trois fois dans ma vie des maîtres, des vrais. L’un d’entre eux s’appelait Louis LEPRINCE-RINGUET, un autre se nommait Haroun TAZIEFF, un troisième Arnaud DESJARDINS. La caractéristique commune de ces maîtres là, quelque idée que l’on ait de leur compétence, c’est que leur commerce vous laissait le sentiment d’être intelligent, mieux, sans doute, ils vous RENDAIENT intelligent par la sollicitation de votre intelligence.
Ils auraient pu, comme d’autres, vous écraser de leur savoir, de leur génie, de leur sagesse ou de leur célébrité, vous balancer un «casse toi, pauvre con!». Que non pas! Tout au contraire, ils accueillaient le jeune esprit enthousiaste, passionné, parfois excessif avec patience, humour et compréhension. Car les maîtres, les vrais, savent qu’il faut savoir prendre la mesure des choses et considérer un être humain dans ses capacités, dans ses possibilités, dans son évolution.
«La plus inquiétante jeunesse est celle qui n'a pas d'opinions extrêmes.» notait Hugo, un homme qui resta très vert, très longtemps, ce qui n'a pas peu contribué à sa popularité.
Ils savent aussi ces maîtres, par dessus tout, qu’il n’est d’autre recours qu’en l’humilité, et que plus l’on pousse dans la connaissance, plus l’on entrevoit l’immensité de ce que l’on ne sait pas.
A cette aune, selon ces critères, on ne perçoit pas très bien quel maître s’imposerait dans le paysage taurin français actuel et sûrement moins André VIARD que les autres. Une superbe lettre ouverte de la revue TOROS ("Mon tout petit...") était naguère venue le lui remémorer.
Et c’est tout le problème de la situation présente. On manque cruellement de Tio Pepe, de Pelletier, et autre Paco Tolosa.
La condamnation «urbi et orbi» fulminée par le pape de l’Observatoire sent donc son vieux con racorni et rassoté ou son beauf conformiste et étriqué.
Il a «maître» et «maître» et André Viard aborde un problème qu’il maîtrise sans doute aussi parfaitement que le reste: l’ECOLE.
Ayant exercé depuis 35 ans au sein de l’honorable institution qu’est l’Education Nationale la plupart de ses métiers («pion», enseignant, CPE, «formateur de formateurs», formateur pour adultes, tuteur, et maintenant chef d’établissement), y ayant accédé à chaque fois par la voie du concours (et non celle de la cooptation), je ne puis prétendre à la même «maîtrise» du sujet.
Nous vivons des temps où chacun, ayant connu une petite expérience de la chose dans sa jeunesse, se croit obligé d’émettre sur la question un point de vue autorisé et sans réplique. Toutefois, en dépit de mes nombreuses insuffisances, j’ai néanmoins réussi à tirer quelques modestes conclusions de ma pratique.
Il faut trois exigences pour faire un enseignant, bon ou mauvais:
1°) Des connaissances à transmettre. Connaissances généralement consacrées par un diplôme universitaire (pour l’enseignement général).
2°) Des techniques pour transmettre ce savoir (la pédagogie et plus généralement la didactique).
3°) Un «charisme» particulier fait d’intelligence, de sensibilité, d’empathie, d’écoute. En fait une aptitude spécifique à la communication.
A ces qualités s’en rajoute une dernière, utile mais nullement nécessaire: il faut aimer ça!
Ces qualités, précisons le bien vite, ne constituent pas l’apanage des enseignants patentés. Et, par le passé, on a connu de ces mentors, péons en retraite ou vieilles figuras retirées des affaires, qui les réunissaient à la perfection sans avoir de titre, ni s’en faire une gloire.
Précisons également que l’excellence ou l’expertise n’est aucunement la garantie de la qualité d’un enseignant. On connaît d’illustres chercheurs, athlètes, acteurs, artistes, etc., autorités incontestées, qui sont de piètres pédagogues.
L'époque héroïque où l'on se formait au contact d'un maître (comme un apprenti dans le compagnonnage) paraît révolue, comme est révolu le temps des grouillots. Aujourd’hui, semblerait-il, il faut nécessairement passer par l’école.
Le problème, et les professionnels de l’enseignement le savent, c’est que l’école est NORMATRICE. C’est à dire qu’elle transmet le corpus de connaissances et de valeurs que la société lui délègue la responsabilité de transmettre.
«être bon à l’Ecole», c’est «être bon pour l’Ecole», autrement dit satisfaire aux exigences et aux injonctions du système. Ce n’est sûrement pas pour rien que l’Ecole fut le bras armé de la République et que cette dernière, pour s'imposer et faire triompher ses idées à la fin du XIXème siècle, l'a investi, depuis Jules Ferry jusqu'à nos jours, d'une fonction et d'un enjeu essentiel.
Si cette fonction normatrice peut valoir pour la transmission des connaissances et des valeurs de bases qui forment le socle d’une société démocratique, elle est infiniment moins effective et pertinente en matière artistique où, l’originalité et la créativité doivent primer, ce qui est le cas de la tauromachie.
Les écoles taurines PRODUISENT donc des élèves conformes, reflets des normes et valeurs de leurs maîtres et de «l’idéologie» ambiante.
VIARD cite le cas d’une immense pédagogue, unanimement reconnue pour ses compétences et ses savoirs. Une pédagogue qui d’après ses propres déclarations, dans une tragi-comédie courtelinesque, se préoccupe surtout du service après vente, c’est à dire, des conditions d’engagement de ses pupilles, autrement dit de «l’exploitation de sa production».
Pourquoi pas après tout. Sauf que la tradition française de l’Education (avec un grand E, on parlait autrefois d’Instruction Publique), se situe, au contraire d’autres systèmes éducatifs, dans une éthique de l’universalité de la connaissance transmise pour elle-même, sans arrière pensées économiques et utilitaristes.
L’Ecole française (et notamment le collège unique) ne produit pas de l’insertion professionnelle (c’est le rôle de l’enseignement professionnel), elle produit du savoir. Elle prétend former «l'Homme et le Citoyen». Et c’est son honneur, quoiqu’on en dise!
Il ne me semble guère ni utile, ni pertinent de favoriser le développement d’écoles qui ne seraient que les relais et les réservoirs de la profession, parce que nous sommes en tauromachie dans le domaine de l’art, de l’inventivité, de la variété, et non dans celui de la norme.
Qu’un postulant apprenne, avec quelques «disciples», comme Leonardo DA VINCI, PLATON ou Moriheï UESHIBA en eurent, tant mieux. La transmission de l'art et de la technique doit passer par un rapport de Maître à Disciple. C’est une logique d’atelier.
Mais de grâce qu’on nous évite les écoles taurines telles qu’elles fonctionnent en Espagne. Et qu’on nous évite aussi de singer un système éducatif français, dont on devrait savoir qu’il transmet AUSSI et SURTOUT de la contrainte (en termes de savoirs et de socialisation), qui s’oppose au discours sur le plaisir et l’accomplissement utopique du désir qu’on entend se développer sur les hypothétiques gloires taurines franchouillardes.
J’en connais les vertus aussi bien que les vices.
Ceci dit, comment faire pour que les jeunes gens qui désirent s'engager dans la carrière, puissent en acquérir les fondements?
Comment faire en évitant de passer par «la profession», qui dans ce champ d'activité, plus que dans tout autres, voit en l’humain un simple investissement, rentable à plus ou moins long terme?
Comment faire pour pallier au défaut majeur des écoles taurines espagnoles, c’est à dire la production en série de parfaits techniciens stéréotypés du toreo moderne.
Comment faire enfin, pour armer des jeunes gens pour la vie, sans détruire leurs rêves, mais en prenant en compte une réalité qui leur laisse peu de chances de les voir réalisés?
Comment les préparer à un échec prévisible pour la grande majorité d’entre eux, pour que justement, ce qu’ils auront appris soit au contraire une richesse et un atout, et non le désert stérile des illusions perdues?
Dans l’Education Nationale, nous sommes constamment confrontés à cette problématique que nous essayons de gérer au mieux, ou au moins mal. C’EST UN METIER, et C’EST UN SAVOIR, pour lesquels nous sommes formés et informés, en sachant que les choix sont des deuils, et qu’ils engendrent frustrations et insatisfactions.
D’évidence, certains croient pouvoir se passer impunément de cette réalité. Il serait cruel de rappeler certains noms de pupilles et de «grands espoirs», montés au pinacle, et qui se retrouvent maintenant dans des ornières dramatiques. Certains ne seraient certainement pas étrangers au Président de l'O.N.C.T., à moins que l'oubli ne soit une vertu salvatrice.
Des solutions sont possibles, à condition qu’elles soient mises en œuvre non par des amateurs, aussi dévoués soient-ils, ou des taurinos nécessairement «intéressés», mais par des professionnels de l’Education qui portent une éthique, une pratique, et des techniques appropriées.
Cela n’exclut nullement la participation et le concours indispensables des premiers, mais cela apporte des garanties incontournables.
Il existe dans les lycées et collèges, des ateliers de danse, de cinéma, de théâtre, de mîme, de cirque, qui fonctionnent, SOUS L’AUTORITE et le contrôle de l’institution, avec des partenaires extérieurs qualifiés. C’est sans doute cette voie là qu’il conviendra d’explorer, après des études approfondies et un dossier étayé.
Inutile de préciser, qu’en ce qui me concerne, j’y œuvre, sans avoir attendu, en cette matière comme dans d'autres, que le gourou ait parlé…

Xavier KLEIN

samedi 19 septembre 2009

"ARCHI-CHIANT"?

«Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi, ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui voulaient le contraire, et l'immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire.»
Confucius

Dans un article paru dans le TOROMAG n°15 d’août 2009, Benito del Moun, (que ces pseudonymes sont pénibles!) pose la problématique à laquelle sont confrontés nombre d’organisateurs de spectacles taurins.
(article repris par l'incontournable Paquito II -qu'il m'excuse, de ne pas être en accord avec lui pour une fois- dans le forum de la F.S.T.F.: http://www.torofstf.com/forum/read.php?f=1&i=8221&t=8221)
Si l’auteur pose bien la question, il n’en demeure pas moins que la (les) réponse(s) sont infiniment plus complexes qu’il veut bien le laisser entendre, format de l’article oblige sans doute.
Orthez ayant été désignée par certains comme une plaza «d’art et d’essai», il va sans dire que ces propos de Benito del Moun nous interpellent.
Il semble utile d’y répondre, non pas de manière polémique, mais par l’explication.
D’autant que ce questionnement et les enjeux qu’ils évoquent se placent réellement au cœur même des débats de la Commission, et par delà du mundillo.
En préalable, il convient d’expliquer le contexte et l’analyse sur laquelle se fondent les options retenues par la dite commission, validées par son président.
Le Pesqué est une plaza de 3ème catégorie d’une capacité de 3200 places (2800 payantes). Elle se situe en marge méridionale de la zone de tradition taurine et constitue avec Garlin, une «exception béarnaise».
Bon an, mal an, depuis plusieurs années, le taux de remplissage moyen varie de 65 à 75% (invitations comprises). Cette année il a été de 73%.
Le déficit engendré par cette situation oscille depuis dix ans entre 20.000 et 45.000 euros (34.000 euros en 2008), à la charge du contribuable.
80% du public (60% de la capacité de l’arène) est constitué de spectateurs locaux, dont l’immense majorité assiste à 1 à 3 festejos par an. Il serait en revanche intéressant de savoir combien accèdent à des corridas télévisées ou à la presse spécialisée.
La corrida des fêtes constitue une tradition à laquelle ce public est très attaché et fidélisé, ce qui constitue un atout.
Orthez est en outre confronté à la contrainte de la concurrence de nos amis de Saint Vincent de Tyrosse le même jour, voire de Garlin, la veille.
Les problèmes rencontrés en d’autres lieux se retrouvent à Orthez: désaffection et vieillissement croissants du public. A des mutations culturelles, on doit surtout ajouter la contrainte financière d’un renchérissement du coût du spectacle et donc du prix des places depuis plusieurs années. Bon gré, mal gré, d’un spectacle populaire on dérive ineluctablement vers un spectacle plus élitiste socialement, du fait même de cette inflation.
La prise en compte du déficit par les finances municipales ne pose pas encore problème, tant qu’il demeure dans des limites raisonnables. Mais d’ores et déjà, sous l’influence des discours anti-taurins, des critiques se font jour, qui tôt ou tard, feront débat. Même si l'attachement des ortheziens à ce qu'ils tiennent pour une composante essentielle de leur identité locale ne fait aucun doute.
Il faut également préciser que le budget global d’une corrida à Orthez (toros, toreros, cavalerie, frais divers) se monte à 75.000 euros (hors «com») ce qui représente une gageure qui ne manquera pas de faire sourire les «géants» voisins...
Le cadre politique dans lequel s’exerce l’activité, consultative, de la Commission (le président, votre serviteur, en étant le garant et seul responsable en tant qu’élu) doit donc répondre aux impératifs suivants:
1°) Minimiser autant que possible le déficit.
2°) Conserver le caractère populaire et rajeunir le public, ce qui suppose de pratiquer des prix raisonnables (les plus bas de France, et de loin, depuis des années).
3°) Maintenir, voire développer des spectacles qui aient un sens. C’est à dire, ne pas organiser des spectacles commerciaux, ou au rabais, pour dire qu’on les organise, mais se préoccuper d’une certaine éthique.
4°) Maintenir la corrida (son remplacement par des novilladas ayant été exclus a priori par le politique).
L’enjeu peut donc se résumer à la nécessité d’attirer de 200 à 500 spectateurs supplémentaires.
Quels peuvent-ils être?
Au regard de ce qui se passe ailleurs, et notamment des grandes plazas qui remplissent, ce public ne peut être qu’exogène.
La question à laquelle doit répondre Orthez est simple dans son énoncé et complexe dans sa réponse: comment attirer ces spectateurs qu’on peut dés lors légitimement nommer aficionados?
Une première réponse a été, depuis une décade, d’organiser une journée taurine complète, qui justifie un déplacement et attire un public populaire et jeune, qui n'a pas toujours les moyens de s'offrir une corrida.
La deuxième est infiniment plus difficile puisqu’elle concerne le créneau à occuper, c’est à dire le style de tauromachie qu’on entend présenter.
Tant à Orthez que dans les plazas comparables d’Aire ou d’Eauze (j’exclus Tyrosse qui peut bénéficier d’un apport de "public de plage" qui nous est interdit), les compromis, les voies médianes ont été jusqu’à présent retenus. On a essayé de concilier les exigences louables de l’aficion locale, le goût supposé d’un public néophyte pour le spectaculaire, l’attente des édiles pour des succès retentissants qui se traduisent par un déluge de trophées, et la chronique laudatrice de la presse locale.
Cela donne des toros sensés «servir», des toreros «animateurs» et un spectacle qui perd de sa substance, et s’expose à des critiques anti-taurines ou à des sourires aficionados narquois qui deviennent ainsi justifiés.
Combien d'aficionados "extérieurs", volontiers critiques, se rendaient régulièrement au rendez-vous orthézien pour y faire vivre la tauromachie? Une question qu'on peut poser pour d'autres plazas qui se démènent, accompagnées du vertueux soutien virtuel de l'aficion "bien pensante", généralement absente sur les gradins.
En dehors de la perte de sens de ce qui devient alors en règle générale une charlotade à vocation surtout commerciale, il est clair que CELA NE MARCHE PAS, et qu’à terme on va à la disparition de l’activité taurine dans ces villes, si l'on n'y remédie.
Il faut donc évoluer entre les deux pôles que constituent dans l’aficion, l’option torerista et l’option torista.
La mise en place de la première nécessite des moyens incompatibles avec les possibilités existantes. Une figura, même de «deuxième rang», «consomme» à elle seule la globalité du chapitre «torero».
En outre, quelle peut être leur motivation ou leur intérêt à s’investir dans une plaza de 3ème catégorie (quand il ne le font que rarement en plaza de 1ère)?
De plus, avec les figuras ou les figuritas, il faut "les toros qui vont avec", c’est à dire le deuxième, ou plutôt le troisième choix des ganaderias en vogue, qui demeurent encore à des tarifs prohibitifs pour la présentation que l’on connait. Si l’on goûte le «demi-toro» faible, soso et afeité, on y trouvera son bonheur!
L’option torerista n’est donc pas mobilisable parce qu’elle n’est pas réaliste dans une petite plaza.
La deuxième option torista est beaucoup plus concevable financièrement. Les conclusions de Benito del Moun s’imposant à la plupart des organisateurs, surtout en Espagne, on parvient à trouver nombre d’élevages délaissés, et de lot disponibles à des tarifs raisonnables. Il en va de même pour les nombreux toreros de milieu ou de queue de l’escalafon, qui cherchent désespérément des contrats, soit parce qu’ils n’en ont pas, soit pour faire nombre dans leur tableau de chasse, soit parce qu'ils peuvent se faire remarquer.
Cette deuxième option peut toutefois dériver vers les résultats que Benito dénonce à juste raison dans son article: la difficulté pour un public majoritairement néophyte, d'adhérer à un spectacle qui suppose une culture taurine et des prérequis.
Orthez a donc choisi d’opter pour une solution sinon médiane, du moins équilibrée avec le cahier des charges suivant:
1°) Un toro INTEGRE, présenté DANS LE TYPE (y compris de petit tamaño si nécessaire).
2°) Un toro ENCASTE (ce qui ne sous-entend pas difficile) qui s’exprime.
3°) Un toro FORT et mobile qui peut supporter un premier tercio (au moins deux piques) réalisé dans les règles de l’art. Il n’est rien de pire, surtout à Orthez, que les toros qui s’affalent. A ce propos, un effort considérable (prix, information, valorisation, dialogue avec toreros et piqueros) est réalisé.
4°) La promotion d’encastes rares ou négligés, d’élevages méconnus.
5°) Un toro qui permette un troisième tercio d'une trentaine de passes.
Il n’est donc nullement question de singer Vic ou Céret, ni de produire des aurochs difficiles, peu appropriés à l’exiguïté du ruedo orthezien. Il s’agit d’aller vers le piquant, l’authenticité et l’originalité, et de donner à voir une différence qui peut séduire, dans une perspective de pondération.
Il en va de même pour les toreros. Ne pouvant nous offrir des vedettes, nous recherchons l’aficion, le désir, la sincérité, la motivation et également nous voulons proposer l’opportunité d’une chance ou d’une seconde chance.
On le voit, les choix retenus ne constituent pas la résultante d’options idéologiques (même si ces choix sont sous-tendus par une éthique), mais la conclusion de constats, d’analyses et d’un raisonnement.
Dois-je préciser que je suis personnellement de «tradition dacquoise» et que je ne renie en rien les goûts taurins de ma ville natale. Ponciste et morantiste, on ne peut donc me suspecter de "torisme" forcené.
Mais l’exigence en matière de toros, d’une once minimale de caste et de sauvagerie qui permette de qualifier légitimement un «toro de lidia», constitue t-elle déjà un extrémisme?
Ces choix sont l’objet de débats au sein d’une commission plurielle et diversifiée, qui réunit la palette des sensibilités aficionadas et citoyennes (les toristes, les toreristes, les prudents, les audacieux, les comptables, les pragmatiques, etc.). C’est normal et c’est sain.
Comme tous choix, ils peuvent être contestables, mais ils ont le mérite d’être clairs et argumentés. Ils doivent en outre s’assumer sur une certaine durée avant évaluation. Une identité ne se construit pas en une temporada! Rome ne s'est pas faite en un jour (alors Orthez!)
Il faut également prendre en compte le facteur déterminant que constitue le fait de ne disposer que d’un "pistolet à un coup", quand les grandes plazas organisent des ferias (ou d’une temporada) de plusieurs corridas pour s’assurer un succès hypothétique. Orthez, c’est donc la pratique obligée et contrainte de la roulette russe. Il n’y a pas de deuxième chance, ni de session de rattrapage.
Combien faut-il voir de corridas pour en voir une «bonne»? Et qu’est-ce qu’une «bonne corrida»? Il ne faudrait donc pas en venir à reprocher aux petites plazas qui se démènent, les contingences auxquelles elles sont assujetties, ce qui serait un comble.
Benito fustige un excès. Et il a raison de le faire.
Mais ce qu’il dit des spectacles toristes «archi-chiants», il pourrait aussi bien le dire de bien d’autres. Et les grands cycles sévillans, madrilènes, bilbaínos -ou même dacquois- de cette temporada confirment que l’ennui ou l’insignifiance ne constituent pas le monopole du torisme tel qu’on le caricature, mais bien le lot de notre passion. Cela relativiserait et crédibiliserait son propos.
En d’autres termes, Benito peut-il citer une seule arène où l’on ne se soit pas ennuyé, selon ses canons, au moins sur une corrida, cette année?
Le lieu commun galvaudé qui consiste à assimiler torisme et ennui constitue en fait un présupposé répandu par ceux qui ont intérêt à promouvoir «l'autre tauromachie», celle qui prône une prétendue modernité. Il est dommage que Benito se commette à cette confusion.
Ce discours n'a d'ailleurs rien d'original, et concerne TOUS LES ARTS. C'est le discours méprisant de ceux qui savent mais rejettent la «masse» dans une ignorance dont elle ne saurait s'affranchir. Ce sont les mêmes qui trouvent inconciliable la lecture de Proust, de Céline ou de Yourcenar et celle du Midi Olympique, mais également vouent aux gémonies, pèle-mêle, l'opéra, le ballet, la symphonie, la sculpture, la philosophie, etc. (la liste serait interminable) aux motifs que le «peuple» (dont ils se croient les porte-voix) n'adhèrerait pas à des modes d'expression qui ne sollicitent pas simplement une simple jouissance consommatrice, mais demandent un effort de compréhension et d'intelligence.
On peut légitimement préférer ARTE à TF1, et ne pas vouloir s'abrutir dans des spectacles débiles, sans passer pour autant pour des extrémistes...
Dans cette perspective, qui prend réellement les gens pour des cons en leur donnant ce qu'ils sont sensé aimer, et qui les respecte en pariant sur leur intelligence et leur compréhension?
Existe t-il une solution assurée, une formule miracle pour «...captiver. Donner des raisons de s'enthousiasmer»?
Si Benito prétend connaître cette panacée, il sera un homme riche que toute empresa se disputera. Cependant, il semblerait qu’il s’y soit essayé, aux sources de la Midouze, sans que le résultat se soit avéré tellement probant, ce qui devrait le rappeler à plus de retenue, n'ayant d'évidence su trouver le Graal taurin.
Sachant qu'avec le Graal, ce qui importe c'est la queste.
A Orthez, nous faisons du mieux que nous pouvons, avec le peu dont nous disposons, sans être particulièrement épaulés par le mundillo, c’est le moins que l’on puisse dire.
A défaut de réussir pour l’instant, nous osons.
Cela s’appelle en langage taurin «avancer la jambe» et cela devient si rare et si désuet de nos jours…

Xavier KLEIN

samedi 8 août 2009

DON BULL DOZER


S'amuser avec un animal, s'amuser d'un animal, c'est bien ce que critiquent nombre de contempteurs de la corrida, et pas uniquement les anti-taurins. ET ILS ONT RAISON!
Au risque de perdre et son sens et sa légitimation, la corrida n'est pas et ne saurait être un amusement ou une distraction, ce qu'en vieux français on appelait «se desporter», qui nous a légué le mot sport. La corrida n'est pas un sport.
J'ai dit et répété ici, qu'il me paraissait fondamental de comprendre la corrida comme une cérémonie rituelle qui célèbre l'histoire et la condition de l'Humain à travers son histoire, son statut de prédateur, ses angoisses, ses faiblesses mais aussi sa grandeur, son intelligence, sa créativité.
La souffrance, la peur, la mort, la honte, mais aussi la joie, le dépassement de soi, l'émotion artistique qui constituent des éléments centraux de l'histoire et de l'expérience des hommes constituent le sens profond de l'activité tauromachique ET SA SEULE LEGITIMITE MORALE.
C'est pourquoi, je me suis toujours opposé à l'idée de TRADITION (qui peut recouvrir n'importe quoi, de l'esclavage à l'excision) pour me référer à l'idée de CULTURE.
C'est aussi pourquoi, je vilipende souvent la dérive massive et excessive vers une corrida-spectacle ou une corrida-divertissement, qui n'en retient que l'aspect aimable et esthétique et en dénature le sens et la signification profonde.
Qu'on entende bien ici, que je ne postule aucunement que cet aspect là de la fiesta brava ne doit pas exister et qu'il est a priori condamnable. J'aime aussi ces corridas toreristas où l'art est privilégié. Mais ce concept doit être relativisé et ne doit pas s'ériger en règle sous peine d'une dérive périlleuse du sens.
Ce qui est éminemment dangereux et critiquable, c'est l'excès et l'incapacité que beaucoup qui se disent aficionados ont désormais de se référer à autre chose qu'à ces corridas-spectacles. Ce qui est alarmant c'est l'engouement très largement majoritaire pour ces divertissements» là, au détriment de tout le reste, et c'est un monde, qui constitue le patrimoine taurin.
Le déficit de «culture taurine», la méconnaissance des règles fondamentales de la lidia, l'incapacité majoritaire à juger ou à évaluer un toro et son combat, dés lors que l'on sort de la norme du «toreo moderne» sont désormais affligeants et surtout inquiétants pour la pérennité de la tauromachie.
Faut-il s'en alarmer?
L'histoire de l'art nous a montré qu'elle n'opérait pas de manière linéaire, mais qu'au contraire, aux phases «maniéristes» -telle que celle que nous connaissons- succédaient bien souvent des épisodes de renouveau particulièrement dynamiques. A l'académisme ou au «pompierisme» du XIXème siècle ont succédé tous les mouvements puissants que nous connaissons (impressionnisme, fauvisme, cubisme, abstraction, etc.).
Il ne faut donc désespérer de rien.
Mes petits camarades de Campos y Ruedos s'émeuvent, à juste raison, des grenouillages de Don Bull, l'épiphénomène "lasveguien" en vogue. Ils sont bien entendu fondés à vilipender, non seulement cette mascarade, mais également de la mettre en résonance avec les discours ou théories qui, au sein même du mundillo, lui ont permis de prendre corps. Certains docteurs Folamour ou Frankenstein, au choix, doivent assumer la paternité des monstruosités que leurs errements théoriquo-modernistes ont engendré.
Toutefois, il faut également se rappeler que ce type de «curiosité» n'a rien de nouveau sous le soleil. Dans les années 60, des expériences aussi baroques ont été tentées jusqu'au Japon, avec les mêmes artifices destinés à épargner à l'honorable spectateur nippon, le désastreux et scandaleux spectacle de la souffrance animale.
Tout cela n'est que marginal.
Marginal mais révélateur de la commercialisation et de la marchandisation outrancière de l'activité et de ses acteurs.
On ne peut nier la réalité économique incontournable qui fonde la tauromachie, depuis ses origines. On peut et l'on doit en revanche la tempérer par le rappel des grands fondamentaux et de l'éthique, ainsi que lui opposer les expédients que notre tradition européenne -et notamment française- ont toujours su élaborer: l'esprit critique et l'exercice des contre pouvoirs inhérents à toute société libre et démocratique.
Fulminer contre les manigances exotiques d'un capitaine d'industrie d'outre-atlantique c'est bien, considérer les périls en notre demeure c'est mieux...

Xavier KLEIN

jeudi 26 février 2009

ENCORE MORANTE!

Morante de la Puebla est décidemment un monsieur.
L'excellent journaliste riojano Pablo G. Mancha de Toroprensa, amoureux de toros, de musique et de bon vin, rapporte les propos de Morante à propos de la remise au torero Rivera Ordoñez de la Médaille d'Or des Beaux Arts: "Me parece una vergüenza;... creo que es un ejemplo claro y grande del conocimiento que los responsables de conceder este galardón tan supuestamente importante tienen sobre el toreo y sobre el arte y de lo que hacen y deshacen con é. No tiene sentido alguno porque si hablamos de mérito, yo seré siempre el primero que resalte el mérito de todos los toreros, los respeto a todos... Pero hablar de arte y del arte del toreo es otra cosa que va más allá de ciertos méritos. Y ahí está la lista de todos los grandes toreros que tienen esta medalla... que le den la medalla a cualquier mérito, porque todos los toreros lo tienen, pero las Bellas Artes son otra cosa. Claro que no todo el mundo puede percibir el toreo ni sentir el arte".
A la demande de Bernard, traduction sans doute approximative (je suis un linguiste abominable):"Pour moi, c'est une honte. Je crois que c'est un exemple clair et grand de la connaissance, que les responsables de l'attribution de cette distinction supposée si importante, ont du toreo et de l'art, et de ce qu'ils en font ou défont. Cela n'a aucun sens parce que si nous parlons de mérite, je serai toujours le premier à reconnaitre celui de tous les toreros et les respecter tous. Mais parler d'art et de l'art de toréer est une autre chose qui va bien au delà de mérites certains. Tous les grands toreros ont cette médaille. Qu'ils la lui attribuent pour ses divers mérites parce que tous les toreros l'ont, d'accord, mais les Beaux Arts, c'est une autre affaire. Il est évident que tout le monde ne peut comprendre le toreo, ni avoir un don pour l'art."
Par delà l'anecdote, cela me rappelle une interview de l'inénarrable Gainsbourg où, lassé des flatteries de l'animateur (je crois que c'était Chancel, le lèche-bottes de service) qui criait au génie et élevait ses chansons au niveau des summum de l'art lyrique, avait fait simplement et pertinemment remarquer qu'il n'exerçait ses modestes talents que dans la chansonnette.
Puis de préciser qu'il n'y avait un Beethoven que tous les siècles, et que pour devenir Lugwig Van, il fallait 30 ans de talent suprême et surtout de travail acharné. Comparer la puissance, la complexité et l'art de la 9ème Symphonie avec le "Poinçonneur des Lilas" lui paraissait un tantinet exagéré. Et Gainsbourg s'y connaissait puisque pianiste accompli de formation classique.
C'est un lieu commun de certains spécialistes du mundillo de glapir régulièrement à l'art et d'user et d'abuser de l'argument artistique pour justifier tout et n'importe quoi, surtout l'absence d'émotion dûe au combat lui-même.
Morante est un divin barbare qui n'a pas peur d'aguanter la connerie humaine.
Sans doute la plus méritante des faenas...
Fatigué quand même sur la photo. Ce garçon semble se consumer trop vite.
Xavier KLEIN
http://www.toroprensa.com/2009/02/morante-de-la-puebla-es-una-verguenza.html