«Il ne s'agit pas, avec la psychanalyse, d'endormir la souffrance, mais d'éveiller à sa vérité. La découverte de Freud est que cette vérité est celle du désir.»Pierre KAUFMANN
Adagio rubato
Je termine en ce moment la lecture passionnante –et passionnée- d’un bouquin tout à fait remarquable: «Le mot qui tue. Les violences intellectuelles de l'Antiquité à nos jours» sous la direction de Patrick Boucheron et Vincent Azoulay (collection Epoques chez Champ Vallon) Confere critique en fin. Dans cet ouvrage collectif les divers auteurs décrivent et commentent comment à travers les siècles, la plume vient souvent remplacer l’épée. Il ne s’agit pas là que d’une image. A la Renaissance, la structure du discours, du débat ou de la controverse s’inscrit dans la même logique que celle du duel, les techniques de combat de l’un se voient transposées explicitement dans le champ de l’autre.
Ce genre de lecture évidemment plus ardue et moins affriolante que celle du Midi Olympique –encore que!- nous laisse toutefois moins sots, moins vains et moins naïfs, à la condition toutefois d’y trouver un miroir de ses propres travers, et pas seulement de ceux des autres.
Il me semble qu’en général on «commence à grandir», lorsque l’on sort d’une vision manichéenne et infantile d’un monde bipolaire partagé entre «bons» et «méchants», bien et mal, vérité et erreur, etc.
Ce m’est un motif de satisfaction que de constater qu’en règle générale, les intervenants sur ce blog se placent dans la même perspective et qu’ils ont suffisamment bourlingués sur leurs sentiers intérieurs, pour «par delà le bien et le mal», comme dirait le précieux Friedrich, prendre de la hauteur et deviser, sinon sereinement (pourquoi d’ailleurs…) du moins sans les bassesses et les platitudes des discours convenus.
Non pas qu’il faille entretenir un quelconque sentiment de supériorité ou d’élitisme à l’endroit d’un vulgum pecus supposé trivial et méprisable, mais parce qu’il me semble nécessaire d’entretenir des espaces de parole où l’on puisse s’exprimer en vérité et sans dénis.
Andante grazioso
Hier nuit (le soir était copieusement dépassé), quand j’ai pris quelques temps pour mes dévotions à Saint Internet, je fus stupéfait du nombre d’interventions qui poireautaient gentiment, attendant mon imprimatur (dont je rappelle que je n’exclus que les insultes, propos diffamatoires ou attentatoires à l’honneur).
Ma doué, mais c’est que ça tombait comme à Gravelotte! Feux croisés et nourris, shrapnels et chevrotines à foison, corps à corps à la baïonnette, offensives, contre-offensives, choc au centre, débordement par l’aile, déploiement, enveloppement, c’était tantôt le Chemin des Dames, tantôt la charge des cuirassiers de Murat à Eylau.
Au milieu de tout cela Monsieur J.P.R. (Jean Paul RICHIER) tel Nelson à Trafalgar sous sa dunette envoyait les fanions: «PETA and CRAC expect that every man will do his duty». En face, les Cambronnes taurins rétorquaient fièrement que «La garde meurt mais ne se rend pas», assortis d’une variation sur «le mot».
Sans jouer les Fabrice Del Dongo ou les Comte Bézoukhov et me réfugier dans le rôle du témoin distancié, la mêlée en cours avait quelque chose d’assez surprenant.
Comment et pourquoi tant de passion réciproque?
Certes, il y a la provocation imprécatrice du cher Jean-Paul, et la jouissance profonde, seul contre tous, d’alterner le masochisme de se voir ainsi conspué et le sadisme d’aller porter le fer. Le reste n’étant que rationalisations : il ne faut pas nous la faire!
Mais il y a aussi la palette des réactions, de l’agacement à la fureur, qu’il suscite chez des interlocuteurs pourtant avisés (y compris votre serviteur), qu’il convient de ne pas négliger comme objet d’observation.
A ce stade, je ne voudrais pas passer pour un méticuleux sodomisateur de diptères, pratique zoophilique hautement réprouvée par les zamis des zanimaux. Mais lorsque quelque chose m’irrite, j’ai plutôt tendance à considérer qu’il faut s’y confronter plutôt que de le fuir ou de l’évacuer.
Le problème dans le débat en cours, c’est la dérivation répétée vers des conflits périphériques par des digressions incessantes vers d’autres questions, politiques, religieuses, etc., qui permettent d’échapper à la question. Ces échappatoires ne seraient-elles pas inévitables, si, comme je l’avance, nous nous trouvons dans le domaine de la croyance et de la foi, et non dans celui de la rationalité ?
Le problème, c’est la représentation culturelle du rapport de l’homme à l’animal qui diffère. Le problème, c’est le rapport et la représentation divergente quant à la souffrance et à la mort.
Il n’est nullement insignifiant de prendre compte du fait que Maître J.P.R. est psychiatre ET psychanalyste. Il ne peut ignorer, nous ne pouvons ignorer, qu’à l’instar d’autres métiers, c’est une orientation qui n’a rien d’anodin. De même que pour être chirurgien et aller trancher dans la chair, il faut une solide dose de sadisme plus ou moins assumée et consciente. De même que pour être historien ou policier, il faut être en quête du «secret» caché (réel ou supposé). De même pour être psychanalyste, il faut être et avoir été préoccupé de ses propres démons, de son sadisme, de son masochisme, d’autant que le psychanalyste est lui même passé par le divan.
Pourquoi J.P. s’intéresse t-il à ce qui se dit ici? Voilà une question qu’elle est intéressante. Il est bien trop fin pour envisager sérieusement, ou bien il serait légèrement parano, la «convertion des pêcheurs». Ce qui l’intéresse donc est l’objet et la confrontation, une confrontation qu’à mon sens il vit dans ses propres instances intérieures.
Quelle particularité marque ce blog? C’est que la plupart des intervenants se différencient du discours taurin conventionnel par un refus marqué du déni. Il n’y a pas de déni de la souffrance, de la mort, des pulsions sous-jacentes, d’une problématique morale, philosophique.
Ce genre de lecture évidemment plus ardue et moins affriolante que celle du Midi Olympique –encore que!- nous laisse toutefois moins sots, moins vains et moins naïfs, à la condition toutefois d’y trouver un miroir de ses propres travers, et pas seulement de ceux des autres.
Il me semble qu’en général on «commence à grandir», lorsque l’on sort d’une vision manichéenne et infantile d’un monde bipolaire partagé entre «bons» et «méchants», bien et mal, vérité et erreur, etc.
Ce m’est un motif de satisfaction que de constater qu’en règle générale, les intervenants sur ce blog se placent dans la même perspective et qu’ils ont suffisamment bourlingués sur leurs sentiers intérieurs, pour «par delà le bien et le mal», comme dirait le précieux Friedrich, prendre de la hauteur et deviser, sinon sereinement (pourquoi d’ailleurs…) du moins sans les bassesses et les platitudes des discours convenus.
Non pas qu’il faille entretenir un quelconque sentiment de supériorité ou d’élitisme à l’endroit d’un vulgum pecus supposé trivial et méprisable, mais parce qu’il me semble nécessaire d’entretenir des espaces de parole où l’on puisse s’exprimer en vérité et sans dénis.
Andante grazioso
Hier nuit (le soir était copieusement dépassé), quand j’ai pris quelques temps pour mes dévotions à Saint Internet, je fus stupéfait du nombre d’interventions qui poireautaient gentiment, attendant mon imprimatur (dont je rappelle que je n’exclus que les insultes, propos diffamatoires ou attentatoires à l’honneur).
Ma doué, mais c’est que ça tombait comme à Gravelotte! Feux croisés et nourris, shrapnels et chevrotines à foison, corps à corps à la baïonnette, offensives, contre-offensives, choc au centre, débordement par l’aile, déploiement, enveloppement, c’était tantôt le Chemin des Dames, tantôt la charge des cuirassiers de Murat à Eylau.
Au milieu de tout cela Monsieur J.P.R. (Jean Paul RICHIER) tel Nelson à Trafalgar sous sa dunette envoyait les fanions: «PETA and CRAC expect that every man will do his duty». En face, les Cambronnes taurins rétorquaient fièrement que «La garde meurt mais ne se rend pas», assortis d’une variation sur «le mot».
Sans jouer les Fabrice Del Dongo ou les Comte Bézoukhov et me réfugier dans le rôle du témoin distancié, la mêlée en cours avait quelque chose d’assez surprenant.
Comment et pourquoi tant de passion réciproque?
Certes, il y a la provocation imprécatrice du cher Jean-Paul, et la jouissance profonde, seul contre tous, d’alterner le masochisme de se voir ainsi conspué et le sadisme d’aller porter le fer. Le reste n’étant que rationalisations : il ne faut pas nous la faire!
Mais il y a aussi la palette des réactions, de l’agacement à la fureur, qu’il suscite chez des interlocuteurs pourtant avisés (y compris votre serviteur), qu’il convient de ne pas négliger comme objet d’observation.
A ce stade, je ne voudrais pas passer pour un méticuleux sodomisateur de diptères, pratique zoophilique hautement réprouvée par les zamis des zanimaux. Mais lorsque quelque chose m’irrite, j’ai plutôt tendance à considérer qu’il faut s’y confronter plutôt que de le fuir ou de l’évacuer.
Le problème dans le débat en cours, c’est la dérivation répétée vers des conflits périphériques par des digressions incessantes vers d’autres questions, politiques, religieuses, etc., qui permettent d’échapper à la question. Ces échappatoires ne seraient-elles pas inévitables, si, comme je l’avance, nous nous trouvons dans le domaine de la croyance et de la foi, et non dans celui de la rationalité ?
Le problème, c’est la représentation culturelle du rapport de l’homme à l’animal qui diffère. Le problème, c’est le rapport et la représentation divergente quant à la souffrance et à la mort.
Il n’est nullement insignifiant de prendre compte du fait que Maître J.P.R. est psychiatre ET psychanalyste. Il ne peut ignorer, nous ne pouvons ignorer, qu’à l’instar d’autres métiers, c’est une orientation qui n’a rien d’anodin. De même que pour être chirurgien et aller trancher dans la chair, il faut une solide dose de sadisme plus ou moins assumée et consciente. De même que pour être historien ou policier, il faut être en quête du «secret» caché (réel ou supposé). De même pour être psychanalyste, il faut être et avoir été préoccupé de ses propres démons, de son sadisme, de son masochisme, d’autant que le psychanalyste est lui même passé par le divan.
Pourquoi J.P. s’intéresse t-il à ce qui se dit ici? Voilà une question qu’elle est intéressante. Il est bien trop fin pour envisager sérieusement, ou bien il serait légèrement parano, la «convertion des pêcheurs». Ce qui l’intéresse donc est l’objet et la confrontation, une confrontation qu’à mon sens il vit dans ses propres instances intérieures.
Quelle particularité marque ce blog? C’est que la plupart des intervenants se différencient du discours taurin conventionnel par un refus marqué du déni. Il n’y a pas de déni de la souffrance, de la mort, des pulsions sous-jacentes, d’une problématique morale, philosophique.
La souffrance? Et alors!
La mort? Et alors!
Le sadisme ou le masochisme? Et alors!
Assumer? Et alors!
J.P. se trouve ainsi confronté à une splendide collection de névrosés qui, autant qu’ils le puissent, s’assument tel quel, sans trop de complexes. Du pain béni pour le psychanalyste, dont la névrose constitue le fond de commerce et le terrain de prédilection (et de succès).
Or, J.P. postule généralement que l’addiction taurine procède surtout de la perversion, c’est à dire, en l’espèce, du déni de la souffrance infligé à l’autre. Mais quel autre est le toro? Est-il un autre?
Ce n’est pas le cas ici. C’est là qu’est l’os hélas ! J.P. vient donc titiller ici, ce qui le gratouille aussi, comme les copains. Le pire, c’est qu’il le sait sans nul doute, mais qu’il préfèrerait monter à l’échafaud que de le reconnaître. Vous avez dit déni?
J.P. se trouve ainsi confronté à une splendide collection de névrosés qui, autant qu’ils le puissent, s’assument tel quel, sans trop de complexes. Du pain béni pour le psychanalyste, dont la névrose constitue le fond de commerce et le terrain de prédilection (et de succès).
Or, J.P. postule généralement que l’addiction taurine procède surtout de la perversion, c’est à dire, en l’espèce, du déni de la souffrance infligé à l’autre. Mais quel autre est le toro? Est-il un autre?
Ce n’est pas le cas ici. C’est là qu’est l’os hélas ! J.P. vient donc titiller ici, ce qui le gratouille aussi, comme les copains. Le pire, c’est qu’il le sait sans nul doute, mais qu’il préfèrerait monter à l’échafaud que de le reconnaître. Vous avez dit déni?
Allegro vivace
Je postulerai donc que le cher J.P. est en fait un aficionado qui veut s’ignorer. Peut-être un repenti. Fasciné par la chose mais encombré par son surmoi pour caricaturer.
Comment expliquer autrement le temps, l’investissement et la connaissance tout à fait extraordinaires pour un «zanti», consacrés à un débat somme toute très périphérique?
Voyez comme il tire un plaisir évident à la lutte, sans espoir d’une victoire finale. Il est vrai qu’il est trop subtil et trop sophistiqué pour trouver quelque attrait à la littérature simplette tant de la plupart des blogs taurins que «zantis». Ces derniers pêchent notamment par l’indigence de la pensée, du raisonnement, de l’esprit et surtout de l’humour. Les déclarations sommaires des groupies véganiennes sont d’un ennui et d’une platitude mortels dans l’expression de leur symptôme d’identification empathique.
Je postulerai donc que le cher J.P. est en fait un aficionado qui veut s’ignorer. Peut-être un repenti. Fasciné par la chose mais encombré par son surmoi pour caricaturer.
Comment expliquer autrement le temps, l’investissement et la connaissance tout à fait extraordinaires pour un «zanti», consacrés à un débat somme toute très périphérique?
Voyez comme il tire un plaisir évident à la lutte, sans espoir d’une victoire finale. Il est vrai qu’il est trop subtil et trop sophistiqué pour trouver quelque attrait à la littérature simplette tant de la plupart des blogs taurins que «zantis». Ces derniers pêchent notamment par l’indigence de la pensée, du raisonnement, de l’esprit et surtout de l’humour. Les déclarations sommaires des groupies véganiennes sont d’un ennui et d’une platitude mortels dans l’expression de leur symptôme d’identification empathique.
Rien qui puisse séduire notre homme. Non, il lui faut matière à prédation au garçon, du solide, du consistant, du "qui se traque", se défend, résiste. Son désir de dominio intellectuel, sa volonté de poder sont l’expression d’une attitude authentiquement taurine. Il veut châtier, faire baisser la tête, il cite, aguante et se croise, charge la suerte en en remettant une couche, sans jamais lâcher le terrain.
Quel torero certes, mais quel toro il ferait! Le nirvana d’un torista.
Il part de loin, s’engage sous le fer, négligeant sa morsure, en engageant les reins. Il revient inlassablement et répète, vous poursuivant jusqu’aux tablas.
Con sentido y genio, il n’humilie pas, ne renonce pas, et si l’on se découvre hasarde un coup de corne de derrière les fagots.
Un tio vous dis-je… de mucha casta… Allons osons: un miura de la grande époque, de ceux qui vous niaquaient de derrière les burladeros.
Soyons à la hauteur chers amis d’un tel opposant. Gardons humour et courtoisie de gentilhommes. Ne nous réfugions pas dans la facile banalité des invectives et noms d’oiseaux.
Déployons les ailes éthérées du duende et de la finesse.
Comme le patriarche Jacob, J.P.R, comme nous tous, lutte avec l’ange, il ne faudrait pas qu’il ignore cette réalité, ou plutôt qu’il pense que nous l’ignorions.
Quel torero certes, mais quel toro il ferait! Le nirvana d’un torista.
Il part de loin, s’engage sous le fer, négligeant sa morsure, en engageant les reins. Il revient inlassablement et répète, vous poursuivant jusqu’aux tablas.
Con sentido y genio, il n’humilie pas, ne renonce pas, et si l’on se découvre hasarde un coup de corne de derrière les fagots.
Un tio vous dis-je… de mucha casta… Allons osons: un miura de la grande époque, de ceux qui vous niaquaient de derrière les burladeros.
Soyons à la hauteur chers amis d’un tel opposant. Gardons humour et courtoisie de gentilhommes. Ne nous réfugions pas dans la facile banalité des invectives et noms d’oiseaux.
Déployons les ailes éthérées du duende et de la finesse.
Comme le patriarche Jacob, J.P.R, comme nous tous, lutte avec l’ange, il ne faudrait pas qu’il ignore cette réalité, ou plutôt qu’il pense que nous l’ignorions.
Allons J.P., lachez-vous et faites-nous un peu tomber ce masque qui ne trompe que vous.
Comme dit mon tavernier préféré, tenancier du bistrot "Le Pitchoun": «Ici tu ne parles pas à ta mère».
Xavier KLEIN
Il existe mille et une façons de domestiquer les intellectuels. L'une des plus courantes consiste à fustiger leurs tendances brutales, leur fascination pour la violence, voire leur essentielle férocité. En temps normal, dit-on, ces arrogants s'attribuent une position de surplomb, ils s'autorisent de leur science pour dynamiter le sens commun, tracer de nouvelles frontières entre le vrai et le faux, régenter nos conceptions du monde. En temps de crise, ces pyromanes multiplient les discours incendiaires, ils mettent le feu aux esprits, ils préparent le pire des embrasements.
Tout cela n'est pas faux. En atteste le riche volume collectif qui paraît sous la direction de Vincent Azoulay et Patrick Boucheron. A coups d'"anachronismes contrôlés", une vingtaine d'historiens y décrivent les formes de la violence intellectuelle depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, et de l'exécution de Socrate jusqu'à "l'affaire Sokal". Mais si l'on trouve dans ce livre quelques exemples de l'abjection dont se sont rendus coupables, au fil des siècles, certaines femmes et certains hommes d'idées, on y repère également une entreprise plus discrète, plus originale : la remise à l'honneur de la pensée comme geste offensif, du champ intellectuel comme champ de bataille.
Née dans le fracas de l'affaire Dreyfus, la notion même d'intellectuel implique l'urgence du combat à mener. Et par-delà les situations où un engagement ouvertement politique s'impose, toute théorie digne de ce nom constitue en tant que telle un passage à l'acte. Quiconque tient à une idée sait que sa victoire implique nécessairement un coup de force. Bien sûr, les savants aiment à se présenter comme les membres d'une communauté policée, où les échanges obéissent à une éthique du dialogue respectueux qui remonterait à l'humanisme classique.
Or l'humanisme fut tout sauf une révolution de velours. Son héros, Pétrarque, définissait le théâtre des opérations comme une "arène poussiéreuse et bruissante d'injures". Lui-même prisait l'intimidation, l'invective, l'attaque ad hominem, jusqu'à en faire des armes de destruction massive, comme le rappelle Etienne Anheim. "Te craindre, toi, avec ton cerveau engourdi, ta plume émoussée, ta langue qui fait des noeuds ?", lançait Pétrarque à l'un de ses détracteurs en 1355.
Quant aux philosophes de la Renaissance, ils pratiquaient souvent l'escrime, et réglaient leurs affrontements sur le modèle du duel. Soulignant les liens qui unissaient alors passion du vrai et "sentiment du fer", Pascal Brioist cite ces mots du mathématicien milanais Jérôme Cardan : "Je maniais le poignard en même temps que l'épée, la pique ou la lance (...). Sans armes je savais arracher à mon adversaire un poignard dégainé."
Parce qu'il exige une confrontation des thèses et des arguments, le monde des idées est un univers impitoyable. Il arrive que ces face-à-face sécrètent des procédés indignes, quand le polémiste nourrit un pur déchaînement de haine : il s'en prend au corps de l'adversaire, il fait des jeux de mots sur son nom... bref, il se déshonore. Mais il est aussi des cas où la plus virulente des joutes provoque une avancée de l'esprit. Jérémie Foa avance l'exemple des disputes théologiques qui opposèrent catholiques et réformés durant les guerres de religion. D'une cruauté implacable, ce conflit n'en favorisa pas moins "un essor remarquable de la connaissance érudite". Surtout, il mit en lumière cette fonction des bagarres intellectuelles : "par elles se découvrent ceux qui ont la grâce et ceux qui ne l'ont pas", ceux qui peuvent s'affranchir des règles établies et ceux qui y resteront à jamais enfermés.
LA FRANCHISE PROSCRITE
De ce type de "grâce", notre société semble ne plus vouloir. D'un côté, elle célèbre les pamphlétaires venimeux, qui ne souhaitent rien d'autre qu'anéantir leur cible, ayant tout autre chose en tête que le triomphe de la Vérité. De l'autre, elle chasse les esprits critiques, ceux qui estiment encore assez leurs contemporains pour tenter de les convaincre, quitte à leur dire les choses en face. De là ce phénomène angoissant : dans les colloques académiques comme sur la scène médiatique, la franchise se trouve désormais proscrite. Exprimez le début d'un désaccord avec tel "cher collègue", l'esquisse d'une divergence avec tel "cher confrère", et vous passerez aussitôt pour une brute.
"Dans l'état actuel des choses, constate le sociologue Bernard Lahire dans sa postface, celui qui exerce son sens critique est souvent soupçonné d'agressivité, de méchanceté ou de dureté, et ce, indépendamment de la justesse de la critique. La rigueur intellectuelle est, pour certains, un simple signe de rigidité morale ou psychique, et l'exercice de la critique est réduit à une entreprise malveillante, voire terroriste."
Le «Monde des livres» du 2/05/09
