Quand on bourlingue un peu, à condition d’être un voyageur et non un touriste, de recevoir les choses avec ouverture et non de juger, on constate au fil des expériences que le code social, tel qu’il est compris sous nos latitudes n’est en rien universel.Un concert de jazz, un récital lyrique, une pièce de théâtre, un film ne sont pas vécus de la même manière en France, à Séville, Ouagadougou ou Harlem.
IL y a trente ans, lors d’un séjour aux «States», j’ai eu l’occasion d’écouter Sonny Rollins, dans un bouge interlope de Brooklyn où il avait échoué après l’une de ses errances solitaires sous le pont de Williamsburg. Ecouter si l’on peut dire, étant donné le brouhaha ambiant, encadré par une pute loquace et deux dealers irascibles qui n’appréciaient pas mon teint trop pâle. Cela ne paraissait perturber personne, surtout pas le "maître".
Itou dans un caboulot de Sanlucar où le regretté Camarón avait ses habitudes quand il rentrait au pays, en ne dédaignant pas d’y pousser la chansonnette, accompagné par les «2 cañas, 2» d’un serveur particulièrement volubile (assorti d’un patron particulièrement sourd). Le bon José s'en accomodait avec bonhomie.
Idem enfin pour les séances cinématographiques de Ouagadougou où les films commençaient sur une bobine d’un chef d’œuvre de Bergman et se terminaient sur l’entame de Rambo III. Sonorisés par les vociférations lubriques à la moindre parcelle de chair féminine, agrémentés par les spectateurs qui se lèvent pour embrasser l’écran, et les hourras en l’honneur du soviéticide héros (alors qu’à la manif de l’après-midi on vilipendait l’impérialisme yankee…).
Mais l’on pourrait tout aussi bien évoquer les chahuts orchestrés par la claque de la scala de Milan, ou, dans l’art qui nous concerne, le lancer de bacalao con tomate de Pampelune.
Faut-il dénoncer le contraste avec notre cher et vieux pays où la religiosité s’est transportée depuis les églises jusqu’aux théâtre, de la Cène à la scène?
Le sérieux, la solennité, l’affectation avec laquelle on communie dans les temples de l’art gaulois, ne manquent jamais d’étonner les visiteurs pour qui une dévotion si accomplie ne saurait s’expliquer.
Avisez-vous donc de vous esclaffer bruyamment dans la tension insoutenable d’une faena de Perera, surtout si un indulto est au programme, et vous comprendrez ce que sont réellement la haine et le mépris des aficionados «comme il faut». Vous entendrez crescendo le chœur des «chut!» indignés s’élever dans une unanimité de république bananière.
Au risque de l’iconoclastie, de l’irrespect ou de la pissefroidure, on a toujours le droit -et bientôt le devoir- d’applaudir et de s’émouvoir, mais pas celui, tout aussi légitime et naturel, de contester ou d’indifférer tranquillement: les ayatollahs sont toujours ceux qui critiquent, jamais ceux qui encensent.
Il faut PO-SI-TI-VER.
Jean Luc HEES (CRS HEES HEES), le lèche-botte désigné par notre cher président pour succéder à Jean Paul CLUZEL à la tête de Radio France, a récemment affirmé devant le C.S.A., à propos de Stéphane GUILLON, qu’il «préférait l’humour à l’impertinence» et qu’il «n’était pas sûr que les auditeurs d’Inter recherchent l’impertinence.». Andouille, va! Que nenni! Que nenni! Il y a encore des amateurs d’impertinence en ces temps de lobotomisation générale.
On me rétorquera, en matière taurine, le nécessaire et élémentaire respect dû à celui qui joue sa vie.
Voilà en l’espèce une posture mentale toute relative, produite par une société qui professe une telle abomination de la mort, un tel désir de l’écarter, de la nier presque, que tout ce qui s’y rapporte impose un respect terrorisé quasiment religieux.
Par le passé ou sous d’autres horizons, cette dramaturgie construite autour de «celui qui risque la mort» non seulement ne signifierait rien mais pourrait même prêter à sourire ou à ironiser.
Des guerriers celtes, vikings, scythes ou cheyennes qui affichaient un mépris ostentatoire de la mort, voire qui la courtisaient, aux 3 mousquetaires qui vont ripailler sous la mitraille dans les postes les plus exposés, toute une culture du détachement, de la dérision, de la fête sanglante a traversé les âges.
L’élégance et la morgue aristocratique du hussard qui porte beau dans un uniforme chamarré, et qui charge joyeusement en gants beurre frais, en riant de la Gueuse, rejoint par delà les siècles, le dédain du samouraï qui déguste paisiblement son thé sous le feu, la joie sauvage des spartiates de Léonidas qui festoient, coiffent leurs longs cheveux, se pomponnent, et dansent la pyrrhique avant de marcher à une mort annoncée aux Thermopyles ou bien l’allégresse des sioux de Sitting Bull, qui se peignent et banquettent avant d’affronter Custer à Little Big Horn.
"C'est un beau jour pour mourir!". L’apostrophe des fiers indiens des grandes plaines, avant la chasse ou le combat, se retrouve en termes identiques chez nos ancêtres gaulois, et tous ces guerriers prêts à mourir ou à tuer pourraient l’entonner telle quelle, sans en renier ni le mot, ni l’esprit.Tous communient dans cette conviction profonde qu'on ne saurait toiser la mort que de haut, avec le dédain qu'on doit aux affaires futiles.
La Dança generale de la Muerte (danse macabre d'Holbein)
Car après tout, comme le soulignait le génial Alphonse Allais, «La mort n'est qu'un manque de savoir-vivre».
Une certitude partagée par Henri Désiré Landru marchant vers l’échafaud qui confiait à son avocat d’un ton badin: «La guillotine? Oh, juste une petite coupure dans la grisaille du quotidien…». Il ne risquait pourtant pas sa vie, il l'accomplissait...
Xavier KLEIN

















Dans ce bon vieux temps on savait gaudrioler sans chichis et le brave quidam valaque avait de quoi regarder l'avenir avec sérénité: plus de problème d'hémorroïdes et un ciel sans nuages!