Humeurs taurines et éclectiques

samedi 22 novembre 2008

HISTOIRES DE PIQUES 2

«La balle est folle. La baïonnette sait ce qu'elle fait.»


«Proclamation de 1797 à l'armée russe» Maréchal Aleksandr Vassilievitch SOUVOROV


Dans la première partie, nous avons reconnu dans le bâton et dans la pique, l’un de ses prolongements actuels, l’outil et l’arme les plus anciens qui soient.
Il convient maintenant d’examiner le rapport effectif de l’humain à l’arme pour mieux prendre conscience de la réalité actuelle de la pique.
Ce rapport n’est ni universel, ni éternel, il varie selon l’époque et le lieu.
Les civilisations «traditionnelles» confèrent à l’arme un statut magique, héritier des premiers âges. L’arme est le prolongement du corps de l’homme, sa prothèse indissociable, et en tant que telle «s’imprègne» voire concentre ses vertus et sa puissance, symbolise le trait d’union entre lui et l’univers. Les techniques d’aïkido, par exemple, sont le plus souvent la traduction à mains nues, de techniques d’escrimes, et les maîtres utilisent l’arme pour illustrer le sens, les modalités et les conséquences d’une technique «désarmée». L’arme constitue dans cet esprit une accentuation du rayon d’action et de l’amplitude du mouvement et non l'expression d'une technique différente.
Cette conception portée à son paroxysme en extrême-orient aboutit à une sacralisation. Au Japon le katana, «l’âme du samouraï», est objet de vénération: on le salue respectueusement dans le cadre d’un rituel et d’une étiquette très élaborée (ïado, battodo). Il en va de même pour le tir à l’arc (kyudo) où l’exigence est poussée dans certains ryus (écoles) jusqu’à ne pas tirer une flèche durant plus d’un an, tant que le reïki (étiquette) n’a pas été parfaitement assimilé et compris. Dans tous les cas, la valeur d’une arme et l’efficacité de son utilisation sont dans ce contexte indissociablement liés et dépendent complètement du bagage technique, moral et spirituel de celui qui en use. Il n’est nullement anodin qu’on recouvre les héritières de ces traditions du vocable d’arts martiaux.
Dans les traditions orientales, comme occidentales, l’arme se charge d’une puissance propre qui révèle l’homme a lui même et lui confère la légitimité ou le pouvoir. Ce processus inclut fondamentalement celui qui l’a fabriquée ou forgée. L’arme acquiert alors une identité et une personnalité propre. Elle devient agissante en soi.
C’est Excalibur qui légitime la royauté d’Arthur, Joyeuse (qui servit aussi lors du sacre de Napoléon) celle de Charlemagne,. C’est aussi celle qui définit les héros: Durandal et Roland, Haute-claire ou Glorieuse et Olivier, Balmung et Siegfried, Colada ou Tizona, les épées du Cid Campeador. C’est enfin celle qui consacre les prophètes ou les saints: Al-Battar (la Batailleuse) l’une des 9 épées de Mahomet. La liste est interminable.
Il en va de même des lances: Rongomiant nom de la lance d'Arthur, la Sainte Lance ou lance de Longinus, Gai Bolga (Gae-Bolg) la lance de Cûchulainn (héros celtique), Gungnir (la Frémissante) la lance magique d'Odin, dont la hampe est gravée des runes magiques qui maintiennent la loi.
On relèvera que la lance est l’arme de la chasse ou du combat. Elle n’est pas comme l’épée, également l’instrument du châtiment des nobles ou des guerriers.
L’arme détermine également l’appartenance et l’identité du porteur. Le port de l’épée est dans beaucoup de civilisations le privilège de la noblesse, notamment en Europe, du Moyen-Age à la Révolution. Cette dernière par opposition armera les sans-culottes de piques.
A ce propos, la dénomination exacte en français de l’arme du picador ne devrait pas être la pique mais la lance. Les picadors sont en réalité des lanciers. Les deux sont des armes d’hast, mais si la pique est l’apanage exclusif des fantassins, la lance est celui des cavaliers (ou des chevaliers médiévaux).
Le statut du picador et l’évolution de son rôle illustre et résume à lui seul non seulement l’évolution taurine, mais par delà, l’évolution historique et sociale qui l’a sous-tendue. Le chevalier noble, porteur de lance, qui avait prééminence au début du XVIIIème siècle, a été progressivement éclipsé, et même humilié, par l’ascension de la bourgeoisie, qui s’est arrogée l’usage de l’épée.
A notre époque, où la société, comme le monde taurin qui la reflète, a complètement exclu la caste nobiliaire de toute emprise, le picador voit son existence même remise en cause. Le noble guerrier dont la fonction est le combat n’a plus sa place dans une enceinte d’où le combat disparaît, comme les ganaderos aristocratiques ne l’ont plus dans le monde de l’élevage.
Au contraire de l’arme-prolongement de l’homme ou de l’arme investie d’une puissance propres, l’arme dans les sociétés contemporaines, parce qu’elle est désormais produite industriellement, est désinvestie de toute charge affective ou magique inhérente. L’arme est devenue presque uniquement fonctionnelle. Ceci dit, l’arme conserve une valeur symbolique forte. Aux USA, le lobby pro-armes, animé par la redoutable N.R.A. (National Rifle Association) exerce une action politique majeure. Portée par des intérêts économiques puissants, le discours de la N.R.A. sollicite l’imaginaire et les mythes fondateurs des américains. L’arme est vécue comme l’instrument de l’égalité et l'attribut de la liberté. Le «6 coups» de la conquête de l’ouest symbolise l’opportunité pour tous, jeunes, vieux, femmes, faibles, costauds, riches, pauvres, puissants ou défavorisés d’accéder à l’égalité de traitement et de pouvoir défendre son droit et sa liberté. Nul besoin de longue formation technique, une once de plomb met tout le monde sur un plan d’égalité.
Cette vision de l’arme est elle aussi mondialisée, depuis l’émergence de la conscription, il y a deux siècles, et la disparition de la caste guerrière. Il fallait à un hussard de la Grande Armée des années d’entraînement et des milliers d'heures de travail et d’effort pour apprendre, auprès d’un maître d’armes, l’art de supplanter un adversaire. Il faut, au mieux, un jour de formation à n’importe quel couillon néophyte, pour apprendre le maniement d’un missile anti-char et parvenir, sans efforts et sans compétences, à dézinguer un mastodonte de 50 tonnes (je l’ai appris, c’est tout dire!). Ah les bienfaits de la modernité!
Ces différents rapports à l’arme, que nous venons d’évoquer, se retrouvent dans la problématique de la pique telle qu’elle a évolué et telle qu’elle se présente actuellement.
Si à la fin du XVIIIème siècle, la maîtrise de la pique relevait de la compétence technique, notamment équestre de l’acteur, et de sa valeur morale (sa détermination, sa créativité et son courage), ces savoirs-faire et ces savoirs-être ont progressivement cédé le pas à la poussée des fantassins, et ont fini par quasiment disparaître.

La pique est surtout devenue fonctionnelle, et non plus objet artistique, au point qu’on peut légitimement se demander si n’importe quel pékin, disposant de rudiments élémentaires d’équitation et point trop maladroit ne saurait faire l’affaire dans 90% des cas.
On comprend dés lors que toute réhabilitation ne peut que s’opposer à la réticence de la corporation «piquesque» qui ne doit pas se réjouir d’étaler au grand jour une incompétence prévisible.
La compétence technique disparaissant, l’importance de la performance de l’objet croît en proportion inverse, puisqu’il recèle en lui les conditions de l’efficacité que l’homme ne peut plus satisfaire. La valeur de l'homme est minimisée et largement compensée par la sophistication du matériel. Il n'est plus besoin d'être artilleur ou pilote de génie, les radars, l'informatique y remédient.
A aucun moment on n’envisage que la pique en soi, sans son rapport à l'homme, sans que ce dernier ne l'anime (ne lui confère une âme), et sans qu’elle même n'anime l'homme en lui transférant sa puissance végétale, n'est qu'un «bout de bois», stupide, inerte et inutile. Si le piquero existe (et a existé) grâce à la pique, la pique n'existe pas sans l'homme, comme le bâton originel.
Les discours actuels sur l’adaptation de la pique qui, de facto, sanctionneraient et officialiseraient une étape supplémentaire de la perte de sens et de savoirs, se situent pleinement dans la logique fonctionnelle contemporaine.
Il est ahurissant qu’on puisse se duper, nous duper, au point de ne plus distinguer l’effet de la cause, et de mettre en jugement le couteau et non l’assassin qui l’a utilisé.
C’est aussi faire peu de cas des leçons de l’histoire, qu’on ferait mieux de laisser aux historiens. Jusqu’à la fin des années 70, en dépit du format réduit des toros, un animal moyen encaissait banalement un minimum de 3 piques. En outre, le tercio donnait lieu à la mise en valeur d’un toreo de cape varié et fleuri ainsi qu’à des joutes lors des quites. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait, vérifiable dans les compte-rendus et les reseñas de l’époque.
On peut tout invoquer et notamment l’évolution de la bravoure qui désormais se «consume sur la durée de la faena», il n’en demeure pas moins, qu’à l’époque, des savoirs-faire subsistaient, particulièrement chez des piqueros issus de la ruralité, avec un outil rigoureusement identique, appliqué sur des bestiaux de moindre trapio. Il n’y avait pas de chutes des toros et la question ne se posait pas.
Le débat actuel confirme bien l’adage chinois: «Quand le sage désigne la lune, le fou regarde le doigt». Le toro étant la lune, la pique le doigt, le lecteur devinera qui sont les sages et qui sont les fous…


Xavier KLEIN

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce second volet sur la pique est aussi intéressant que le premier. Vous parlez du rapport effectif de l’humain à l’arme, il y a aussi un autre paramètre à ne pas négliger, celui du rapport affectif entre l’humain et l’arme. Je ne crois pas que l’homme ce soit désinvestie de toute charge affective. Il entretien son arme, la bichonne, la protège, lui donne parfois un nom (c’est courant chez les militaires pour les chars, les canons,…). L’on peut adjoindre à cela la voiture, souvent considérée par certains comme une arme.
Vous soulignez à juste titre que l’arme est un prolongement du corps, comme le bâton que vous avez abordé dans le premier volet, mais avec une fonction différente. Par contre, à titre tout à fait personnel, même si votre définition est exacte, j’éprouve des difficultés à assimiler que l’arme symbolise le trait d’union entre l’homme et l’Univers. Je n’arrive pas à le concevoir symboliquement avec un engin fait pour tuer. Je perçois plus ce trait d’union avec la canne ou bien le bâton, qui dans certains rites initiatiques avec leurs positions ouvertes vers le zénith, amènent l’énergie au nadir et ainsi créé le trait d’union.
Vous abordez la valeur et l’efficacité de l’arme, qui dépend du bagage technique, moral et spirituel du pratiquant. Au judo, l’accès aux armes n’est possible qu’à partir des degrés supérieurs, et voit pleinement son apparition avec le kata du 4ème dan. Dans un mouvement initiatique contemporain ou l’arme a physiquement disparue du décorum qu’avaient apporté la noblesse fondatrice, elle est symbolisée par le port du baudrier autorisé qu’à partir du degré de maîtrise.
Mais au delà des armes physiques, votre article aborde et dénonce en filigrane une autre forme d’arme, celle de la parole, de l’écrit. Avec un objectif Humaniste au départ, celui de la communication, de la transmission du savoir, du partage des connaissances, voilà que certains ce sont appropriés la parole et l’écrit avec le seul désir de sans servir comme arme pour imposer leurs idéaux. Ainsi ils donnent plus de force à l’image que propose l’adage chinois par lequel vous concluez votre article. Ils ne montrent plus du doigt, ils ajoutent la parole au geste. Et la est tout le danger vis à vis de la pique, des personnes comme vous mettent toutes leurs énergies à se servir de la parole et de l’écrit avec son but initial, pour démontrer de façon très juste les aberrations de ce que l’on veut nous vendre. Tant que d’autres sans serviront comme d’une arme, cela restera du domaine du combat. Et pendant les combats aucun des protagonistes n’entend l’autre, l’on entend juste la voix du prof au bord du tatami, les voix des amis, de ceux qui pensent comme nous. Mais comme dans chaque combat il en ressort un vainqueur, cela vaut le coup de se battre, même si c’est parfois épuisant.
Lionel
ps : à quand le 3ème volet ?

Xavier KLEIN a dit…

Cher Lionel,
Je crois que vous avez parfaitement compris mon objectif de fond: donner à penser. Et surtout, à partir d'un mode d'expression très puissant, la corrida, aller vers des problématiques plus générales; ou bien le contraire comment des problématiques essentielles de l'Homme se trouvent incarnées dans l'acte taurin.
La contrainte dans tout cela, c'est de parvenir à exprimer un raisonnement relativement développé en un article qui reste lisible par tous sans être trop long et fastidieux. Résumer c'est malheureusement caricaturer!
J'aborderai certains des points que vous évoquiez, dans d'autres articles. J'espère que vous accepterez de participer au blog pour développer les thèmes qui vous sembleraient opportuns, ou que vous manifestiez vos divergences.
La difficulté est également de se faire comprendre par tous de manière attrayante.
En ce qui concerne l'arme-trait d'union, vous me permettrez de ne pas vous répondre sur l'instant. En effet, je prépare un travail sur le parallèle entre les budos et la corrida et je traiterai ce sujet plus tard en une série d'articles.
Je voudrais surtout répondre à votre conclusion. Que ce soit dans tous les aspects de la vie courante, que dans le domaine des engagements et à fortiori en situation de combat (je pratique le jodo en compétition), je me mentalise en essayant de me dégager totalement de l'enjeu. En gros, après m'être pénétré de l'idée que la victoire ou la défaite n'étaient que deux facettes de la même illusion, et que tout cela n'avait au fond aucune importance, je m'efforce de m'ouvrir à tout, de ne me concentrer sur rien qui enchaîne mon esprit ou ma pensée, et d'être totalement présent.
En politique c'est excessivement gênant, dans la mesure où je ne me résous jamais à ignorer mes adversaires, et dans ce qu'ils disent, et dans ce qu'ils sont: s'engager, pour moi, ce n'est surtout pas ignorer l'autre, c'est faire un choix, en acceptant que le discours de l'autre vous appartienne en partie, et que l'autre n'est qu'une partie de vous même, à laquelle vous ne donnez pas raison momentanément ou définitivement.
C'est pourquoi, il ne vous aura pas échappé que parmi les liens du blog figure celui de Terres Taurines. J'écoute attentivement et je prends en compte ce que dit Viard, ce qui ne m'empêche nullement d'être en parfait désaccord avec lui, et de dénoncer activement ses incohérences et ses errements. Ce que je lui reproche avant tout, c'est justement d'être sourd aux autres, et de cumuler la contradiction de défendre une option comme journaliste (ce qui est parfaitement respectable), et de devoir les conjuguer toutes comme président de l'OCT.
Très paradoxalement, j'ai plutôt de la sympathie pour le bonhomme, sa richesse, son engagement, ses connaissances et surtout pour des raisons qui l'étonneraient sûrement: ses faiblesses, ses travers et «l'humanité de son imperfection». Cela ne m'empêche nullement de l'affronter comme le fait de me retrouver en demi-finale des championnats de France de jodo opposé à mon propre fils, ne m'a aucunement empêché de l'affronter (et de le vaincre...), dans un engagement complet. Il y a d'un côté des affects, et de l'autre, le travail que l'on effectue sur soi-même.
Je vous communique mon mail dans un message ultérieur que je supprimerai dans une semaine (je ne tiens pas à voir ma messagerie envahie par les anti-corridas).
Très cordialement.

Anonyme a dit…

Je voudrais contester une affirmation de votre texte.Dans les années 70 rares étaient les toros qui prenaient 3 piques (hormis les mansos qui étaient certes plus nombreux qu'aujourd'hui). Dans les arènes de première catégorie la troisième pique était souvent symbolique. Enfin les toros étaient très souvent faibles de patte, autant sinon plus qu'aujourd'hui me semble-t-il.
Mais peut-être n'ai-je pas compris votre texte et votre affirmation était-elle ironique.
Bravo pour votre blog qui a suffisemment de caste pour aguanter les trois piques sans problème.
Guerrerito

Xavier KLEIN a dit…

Guerrerito,
Je me base sur une étude que j'avais réalisé en 1981, sur les archives du sud-ouest de 1971 à 1976. La moyenne de piques données en corridas et novilladas en Aquitaine était de 2,71 piques par toro. Il est vrai que la tendance était à la chute entre 1971 et 1976.
Cette étude envisagée pour une thèse n'a jamais été publiée.

bruno a dit…

Xavier,

Superbe,mais "el basico" etait comme tous les cons à Rion et j'ai tres peur pour ce tercio de piques because j'ai rencontrer MR Meynadier ganadero et les piques ont été donnees avec des puyas de tienta ce qui fait perdurer un debat sur ce premier tiers qui nous tient tant à coeur