Humeurs taurines et éclectiques

jeudi 6 novembre 2008

CHRONIQUE D'UNE MOUCHE 2




«Ce n'est pas tout de mentir. On doit mentir efficacement. On doit mentir aussi élégamment. Hélas, que d'obligations imposées aux pauvres mortels! Il faut être dans la mauvaise foi comme un poisson dans l'eau.» Henry de MONTHERLANT, «La Reine morte»
«La mauvaise foi est un malentendu fondé sur l'ignorance» SARTRE

Je ne sais pas si vous réagissez comme moi, mais il y a peu de choses qui soient capables de me mettre autant en rogne que la mauvaise foi et/ou la malhonnêteté intellectuelle. Constater l’effet ne dispense nullement de déterminer la cause d’une telle altération de l’humeur, par un vice somme toute si véniel et si commun.
Il en va des travers comme des flatulences: on est toujours moins incommodé par les siennes que par celles des autres! Pour autant, il me semble que la mauvaise foi comporte plusieurs traits clairement caractéristiques:
- Elle peut manifester une impossibilité d’accéder à une vision sincère, lucide et réaliste de l’environnement, de l’Autre, des autres et de soi-même, une impossibilité de l’ordre du déni conscient ou inconscient de la réalité.
- Elle peut également révéler une volonté de manipulation.
- Enfin, dans tous les cas de figure, elle se traduit pour celui ou ceux qui la subissent par la très désagréable sensation qu’on nous prend pour des cons, et qu’on nous nie dans notre intelligence, notre sensibilité, nos convictions. Dans notre être profond et notre narcissisme quoi!
C’est le sentiment qui prédomine quand on nous assure avec force démonstration qu'il fallait massacrer les irakiens pour leur bonheur, que le nuage de Tchernobyl ou la crise financière se sont arrêtées aux frontières, que l’inflation ou la dette sont jugulées, que pour gagner plus il faut travailler plus, ou que notre pouvoir d’achat est en progression constante: on nous prend vraiment pour des cons!
A priori, en ce qui me concerne, il y a sans doute un fond de vérité, mais en bon gascon et en disciple de Cyrano: «Je me les sers moi-même, avec assez de verve, mais je ne permets pas qu'un autre me les serve».
L’une des plus savoureuses manières de se payer notre tête commence toujours par: «Les français pensent que…» et se termine presque aussi sûrement par: «…mais nous n’avons pas su expliquer…».
Personnellement, j’apprécie, disons plutôt moyennement, la chose, et j’ai plutôt tendance à rayer le coupable d’une telle avanie (et framboise) de mon calepin des hommes fréquentables.
Dans le genre, certains spécialistes excellent à manier les subtiles perversions auxquelles mauvaise foi et malhonnêteté intellectuelle peuvent joyeusement donner libre cours.
Un de nos tribuns de callejon persiflait récemment:
"Ce qui est intolérable, écrivait Javier Villan dans le Mundo en avril dernier, est que don Juan Pedro Domecq et les journalistes qui l'adulent prétendent régir le destin de la Fiesta. On le considère comme un idéologue rédempteur de toute chose, et ceci est également intolérable. Comme ganadero, don Juan Pedro Domecq est un fraudeur et comme idéologue il est un faux prophète. Que ses adulateurs prennent note. Si sa condition de fraudeur n'était pas suffisamment connue, la feria d'Avril 2008 fut sa tombe ganadera. Ou devrait l'être."
«Il n'est bien sûr pas question ici de commenter le propos ci-dessus -chacun est libre d'écrire ce que lui dicte sa conscience- mais simplement de montrer qu'en Espagne comme en France (et dans le monde entier) les mêmes qui revendiquent la liberté de leur expression sont tout à fait capables de la refuser aux autres.
Or, jusqu'à preuve du contraire, il y a plus à apprendre sur le toro de la part d'un monsieur qui a consacré sa vie à son élevage et est à l'origine d'une infinité de ganaderias, que d'un autre qui s'est contenté du haut d'une tribune d'en critiquer les résultats.
» (1)
Nous notons dans ces propos un florilège de toutes les charmantes ignominies que nous évoquions plus haut. Javier Villan exprime une opinion et une indignation qui lui appartiennent, et pour lesquelles on le paye: en bon français cela s’appelle, me semble t-il, un journaliste ou un critique taurin. L'oracle de Terres Taurines sait-il ce que cela suppose?
A moins qu’on ne désire ardemment la disparition de l’espèce, le cher Javier est donc dans son rôle. Notons aussi en passant une expression tout à fait singulière qui vient interroger: «ce que lui dicte sa conscience», comme si ce qui relève des faits et du débat d’idées, devait aussi relever de la conscience! Que voilà une connotation étrangement morale voire moralisante!
Notre commentateur par un procédé stylistique bien connu nous affirme successivement 1°) qu’il n’est pas question de commenter puis en 2°) qu’il est toutefois fortement question de juger, voire de condamner cet immonde vipère lubrique de Javier Villan qui ose s’en prendre à l’idole du «toreo moderne».
Par un deuxième procédé qui relève à la fois de l’extrapolation (partir d’un cas particulier pour en faire une loi générale), du procès d’intention et de la caricature, notre honnête homme travestit le propos du vilain Villan, pour en faire, un dangereux liberticide en puissance. C’est ce qu’en psychanalyse on nomme une projection: on prête à l’autre ses propres intentions ou son propre mode de fonctionnement.
Et de terminer sur le lieu commun qui tue: le praticien en connaît plus long que le spectateur ou le producteur que le consommateur. Cette négation stupide de l’esprit critique, non content d’être parfaitement ridicule et ringarde, présente néanmoins l’avantage d’exposer sans ambiguïté aucune, dans quel camp se situe son auteur: celui des propagandistes plutôt que celui des journalistes et des commentateurs.
Si besoin était, notre bon éditorialiste persiste et signe en fin d’article, dans un des plus splendides aveux imaginables, des plus stupéfiants coming out de l’année. L’homme des opus (comme Josemaria Escrivá de Balaguer) après nous avoir seriné sa doucereuse antienne sur l’évolution de la pique se dévoile avec une innocence de séraphin: «le spectacle évoluant, le toro doit évoluer et la lidia aussi, ce qui rejoint les analyses proposées dans les opus 17 et 19 notamment.» (1). Nous y voilà enfin! Ce n'est pas tant l'évolution de la pique qui l'intéresse, que d'avoir la peau du toro de respect ou plutôt utiliser la première pour obtenir le second...
De ma part, ni procès d'intention, ni insulte, ni manque de dialogue, mais le constat objectif et argumenté, à partir des déclarations de l'intéressé d'une évidente mauvaise foi, d'une coupable dissimulation, d'une inquiétante instrumentalisation, surtout à la lumière de son autoproclamation à l'O.C.T.
VIARD nous prend pour des cons! Il convient de ne pas le décevoir...
Ce bouquet final eût manqué de charme, s’il n’avait eu au préalable, dans les éditoriaux précédents, d’innombrables perles d’un orient incomparable. S’il ne fallait retenir qu'une seule qualité à certains grands observateurs (ils en ont d’autres) c’est bien de nous fournir au quotidien, éditorial après éditorial, en sus de leur CV actualisé, un 14 juillet permanent avec feu d’artifice et pinche-cul des pompiers. Au palmarès de la bourde, de l’incohérence et du «je dis tout et son contraire» des sommets sont désormais atteints! Citius, Altius, Fortius! Mon Dieu, conservez le nous, il nous fait trop rire…
Or donc, la veille (2), sur le même site, on nous expliquait laborieusement les raisons byzantines et embarrassées d’une déculottade en rase campagne et d’un prudent repli stratégique sur des positions longuement préparées à l’avance. Le Président du machin, dont on sait la pondération, l’ouverture d’esprit, le recul et surtout la modestie, ne voulait pas déranger «certains». Ces scrupules l’honorent, et on l’on tremble à penser qu’il puisse généraliser cette mâle et vertueuse résolution à sa présence dans les ruedos, où il en insupporte beaucoup plus. Mais voilà, la vertu ne serait rien sans l’audace et en dépit de sa répugnance pour les tribunes, de son absence de «remords» (encore un mot à consonnance singulièrement morale), on continuera, à son corps défendant, à occuper les postes, à s’exposer aux honneurs tant que l’échine restera encore souple et l’âme accommodante.
L’observation exige en effet une rigueur stoïcienne devant la stupidité et l’entêtement des «positions très conservatrices», des «non-réponses aux vraies questions», des «dogmes éculés», des «constats que l'on connaît déjà: rien ne va!», de la «non avancée du problème» (2).
Ah, qu’il est dur de rester tolérant et amène devant ces amateurs ignares qui ne reconnaissent pas la supériorité indiscutable des professionnels et la sagesse de leurs solutions!
Et puis bon, soyons sérieux! La Fédération, combien de divisions de trous du cul, pardon, d’anus? Pas comme l’U.V.T.F. ! Ca c’est du consistant, de l’élu d’influence, du notable bedonnant et peu regardant du moment que la populace raffole, du panem et circenses béni !
Le commentateur éclairé, l’observateur vigilant de conclure la veille sur une idée originale et séduisante : la tienta de chroniqueurs pour en «desechar» certains. Une idée généreuse, qui laisse pudiquement entrevoir les émotions profondes qui font tressaillir le grand homme et qui se conjuguent si harmonieusement avec les mots de tolérance, de liberté, d’ouverture qui émaillent régulièrement les éditoriaux de Terres Taurines.
L’arme est toutefois à double tranchant.
D’une part, sans faire offense à notre héros, si son plumage égale son ramage, si ses qualités de torero, en dépit d'une retraite précoce, sont demeurées inentamées, on risque d’entendre sonner les trois avis, un peu comme si l’on avait placé Rafaël devant des Palhas bayonnais (on connaît quelques tios de respect en pointes et con gaz dans certaines revues ou certains sites!)
D’autre part, notre archange exterminateur devrait lui aussi se soumettre à l’exercice, et il est à craindre un départ prématuré à l’équarrissage: le trapio conviendra sans doute, Monsieur porte encore beau, mais question bravoure, caste et surtout noblesse, on sera plus près de la moruchada que de la suavité!
Enfin! Je ne saurais prétendre à faire le mayoral pour noter, mais me sacrifierai volontiers pour jouer les piqueros.
Récemment André Viard évoquait la «Feria idéale». A vos plumes pour proposer la tienta idéale selon ses critères.

Xavier KLEIN

1 «LO DICE JUAN PEDRO» site Terres Taurines du 5/11/2008
2 «QUELLES BASES POUR QUEL DEBAT?» site Terres Taurines du 4/11/2008
3 «LIMA EN AUDIO, GUADALAJARA EN VIDEO» site Terres Taurines du 3/11/2008





2 commentaires:

bruno a dit…

Ce monde est pas serieux et ses "atomes" non plus alors moi qui suis pas atone je te dis chapeau Xavier pour ton billet et manana je le lirai à la perfusion.
ciao

Anonyme a dit…

Tout cela est délicieux.Une prime spéciale(2 oreilles et la queue ?)pour avoir si bien mis en exergue
le "propagandiste" et su tracer son portrait psychanalytique et sa propension à la projection.
Le roi du "je dis tout et son contraire" mérite une telle opposition.Vous le faites à merveille.
Un grand saludos respectueux.