Humeurs taurines et éclectiques

vendredi 7 novembre 2008

EN AVOIR OU PAS? EN ETRE OU PAS?


«Mon exigence pour la vérité m’a elle-même enseigné la beauté du compromis.»
«Tout compromis repose sur des concessions mutuelles, mais il ne saurait y avoir de concessions mutuelles lorsqu’il s’agit de principes fondamentaux.»

Gandhi, «Autobiographie»


Il est vraiment épuisant et difficile de défendre avec passion des opinions modérées.
On est sans cesse confronté à cette propension de l’esprit humain à tout simplifier et à tout réduire dans le cadre d’un système binaire qui, à défaut de prendre en compte la complexité et la subtilité des choses, les rend primairement compréhensibles en se dédouanant de la réflexion et de la profondeur de l’analyse.
En langage taurin, cela veut dire qu’il est bien commode à certains de caricaturer et de découper la planète toros à la hache entre toristas et toreristas, entre sectateurs du premier tercio et idolâtres du troisième, entre ceux qui veulent «unifier l’aficion» et ceux réputés la diviser.
Pour ma part, depuis des années, tant pour la vie courante que pour l’engagement social, citoyen, politique, culturel ou taurin, en fait dans toutes activités qui meublent l’existence, je ne cesse de me questionner sur l’équilibre qu’il y a lieu d’instaurer entre une dialectique indispensable et un consensus souhaitable.
Pour prendre l’exemple du champ politique, s’il me semble important que le débat et le questionnement soient entretenus avec vigueur entre deux pôles (en France la droite et la gauche ou aux USA, les républicains et les démocrates), il me paraît également fondamental que ce débat ne reste pas stérile quand il s’agit de mettre en place des politiques à long terme.
Dans notre pays latin et centralisé, nous ne savons pas élaborer ce qui est ordinaire aux nations du nord de l’Europe: des compromis!
Etant bien entendu que compromis ne signifie pas compromission, c’est à dire capitulation sur ses idées et ses convictions.
Au gré des élections, la gauche détricote ce qu’avait élaboré la droite et vice-versa. Aubry élabore une loi sur le temps de travail, que Villepin ou Sarkozy liquident par la suite. Cette alternance produit de l’inefficacité, des pertes considérables de temps, d’énergie et surtout d’argent et de crédibilité. En cela Aubry (ou d’autres) est responsable de ne pas avoir recherché une solution à long terme qui prenne en compte l’alternance démocratique, et la droite commet la même erreur en sacrifiant, au nom d’une vulgate libérale bien malmenée en ces temps de crise, les aspects positifs que pouvait receler cette entreprise. Nos amis allemands, danois ou suédois se seraient concertés et auraient conciliés leurs divergences pour établir un texte pérenne sous plusieurs gouvernements de tendances différentes.
En toroland, la question se pose en des termes identiques.
Etant donné les enjeux mineurs de la tauromachie au regard des répercutions sur notre quotidien que représentent le marché de l’emploi, la croissance ou le réchauffement climatique, on pourrait penser que pourraient s’instaurer sur ce terrain des pratiques plus sages, mesurées et diversifiées…
Que non pas! Il se trouve toujours quelque imbécile, quelque excité ou quelque arriviste pour entretenir des querelles, après tout secondaires, qui mobilisent inutilement l’énergie des aficionados, au détriment de l’efficacité et des intérêts intrinsèques de la res taurina.
Pendant des années, s’est maintenu un débat indispensable et productif entre un pôle plutôt torista et un pôle torerista., une confrontation et un dialogue entre l’Andalousie et la Navarre, entre Séville et Pampelune ou Bilbao, en France entre Dax et Vic.
On disposait du choix respectable de préférer l’un ou l’autre, et même d’apprécier les deux, sans que cela ne perturbe personne. Faut-il absolument détester Offenbach quand l’on aime Mahler? C’était plaisant et c’était enrichissant de confronter sa vision avec celle d’un autre qui pensait, ressentait, s’émouvait différemment.
Cet équilibre, cette harmonie sont actuellement remis en questions, au motif de l’irruption d’un courant anti-taurin (car c’est le catalyseur qui déstabilise l’ensemble) et l’on nous parle désormais de «marché», de «toreo moderne» unique et définitif, de pique, de lidia ou de toros qu’il convient de changer. Bref on remet en cause les thermomètres plutôt que de se préoccuper de la fièvre.
Certes, l’adaptation est une vertu et il ne faut rester ni sourd, ni aveugle à l’évolution des mœurs ou de l’environnement, mais que diable! de quoi parlons nous sinon d’une activité par essence traditionnelle et profondément ritualisée, quoique profondément subversive!
Les mutations qu’on nous enjoint d’avaliser ne s’avèrent en rien utiles et encore moins nécessaires. Car le choix ne se pose pas en termes de torisme ou de torerisme, mais en termes de décadence ou de vitalité de l’essence même de la corrida: le toro, ou bien en termes bassement économiques de «réorganisation du marché».
C’est le sens que porte l’actualité des modes de gestion des arènes, particulièrement à Bayonne et Mont de Marsan.
A mon sens, les aficionados de verdad n’accordent pas dans leurs débats l’importance que revêt cet aspect de l’activité taurine. Car il faut bien se rendre à l’évidence: si nous ne nous y intéressons pas, d’autres, en revanche, s’y intéressent, et pour cause, l’argent menant le monde!
Le mode de gestion d’une arène prédétermine ce qu’on y présente. Il n’est pas indifférent de la confier à un entrepreneur dont l’objectif, avant tout, et c’est légitime, sera d’y réaliser des profits, et de choisir une gestion directe ou associative dont l’organisation sera confiée à des aficionados du cru, qui vivent leur passion et qui restent attachés à une certaine éthique.
Le premier cas se traduira par une politique taurine du succès obligé, mais également par des tarifs élevés, une moindre prise de risque, et donc il conviendra d’aller dans le sens de ce qui plait au détriment de ce qui vaut. Le second, s’il doit prendre en compte les contingences économiques, au risque de l’irresponsabilité, pourra intégrer l’authenticité et la vérité de choix plus originaux et plus risqués.
Il y a vraiment des choses que je n’arrive pas à comprendre dans la problématique de Bayonne ou de Mont de Marsan. Voilà deux villes qui possèdent une longue tradition taurine, des savoirs et des savoirs-faire, un vivier diversifié d’aficionados compétents, un budget taurin important (qui se compte en million d’euros ce qui leur permettrait sans dommages de rémunérer du personnel ad hoc). Pourquoi envisagent-elles de confier ce qui pourrait être raisonnablement mis en œuvre par des compétences locales et de créer de l’emploi, à des entrepreneurs dont la principale utilité sera de prélever une dîme superfétatoire?
On me dira de ces derniers qu’ils sont compétents en tant que professionnels.
Foutaises! Dans une activité comme la tauromachie, il y a ce qui s’apprend (la gestion, la négociation, l’organisation) et ce qui ne s’apprend pas (le nez, la passion, l’intelligence de la corrida, la compréhension de la psychologie des acteurs et du sens du spectacle). Ce qui manque localement ce sont les savoirs-faire plus que les savoirs, et un savoir-faire cela s’apprend.
Il faut à ces questionnements en rajouter un autre, qui semble plus fondamental: et les aficionados dans tout cela?
Le règlement de l’U.V.T.F. crée obligation aux villes adhérentes de mettre en place une C.T.E.M. (Commission Taurine Extra-Municipale) qui comprend en son sein «des personnalités choisies pour leur compétence, appartenant ou non à des associations ou sociétés taurines». La C.T.E.M. a pour fonction d’apporter une «aide technique», de conseil, de surveillance, de contrôle et de vérification.
En ce qui concerne les villes taurines qui concèdent la gestion des arènes, sous une forme ou sous une autre, la C.T.E.M. n’intervient nullement dans l’organisation proprement dite. Cela permet théoriquement à ses membres (désignés par le Maire) de conserver une indépendance dans leurs avis, conseils ou appréciations. Les années 70 à 80 furent l’occasion de luttes acharnées pour la constitution des C.T.E.M. que nombre de bourgmestres se refusaient à instaurer, ainsi que pour une composition équitable et équilibrée de celles-ci. Les C.T.E.M. de ce type laissent théoriquement beaucoup d’indépendance aux participants, si le Maire joue le jeu et accepte par exemple, que les représentants des peñas soient proposés par ces dernières, et non par le fait du prince. Les associations ou les aficionados indépendants peuvent ainsi pleinement jouer un rôle de garde-fou et de contre pouvoir à d’éventuels excès et faire entendre la voix de l’aficion locale.
Il en va différemment des villes qui ont choisi le mode de gestion directe. On ne peut multiplier les structures et la C.T.E.M. se confond alors avec la commission taurine tout court, chargée d’organiser les spectacles. Les participants doivent alors concilier les impératifs de la C.T.E.M. tels que précédemment définis et une implication dans les choix, l’organisation et la mise en place. Peut-on être à la fois juge et partie, rester critique sur ce que l’on organise soi-même?
On connait beaucoup de ces commissions où le discours et le calibre des chevilles des membres varient dés l'accession aux affaires. Certes il y a naturellement un changement d'optique, mais malheureusement aussi un changement de statut: "Plus le singe grimpe à l'arbre, plus il montre son cul!" Il a surtout cette propension paranoïaque que l'on constate dans beaucoup de groupes, quels qu'ils soient, à ne plus se remettre en cause, à ne plus douter, à se grégariser, et à ne plus supporter la critique obligatoirement comprise comme hostile: on critique ce que je fais donc on critique ce que je suis!
A Orthez, je suis régulièrement confronté, en tant que Président de la Commission Taurine, à cette problématique: comment fédérer des points de vue, des approches, des personnalités diverses tout en respectant leur indépendance, et la liberté de leur parole. Impliquer, associer, sans corrompre ou sans dénaturer. Tout cela suppose de mobiliser la dynamique du consensus qui par nature, ne satisfait jamais personne et insatisfait plutôt tout le monde.
C’est une démarche ardue et rocailleuse qui inscrit les participants dans le réalisme (il faut rentrer dans un budget), dans les contraintes économiques (il faut faire des recettes), dans l’ouverture (il faut accepter l’altérité des copains), dans l’engagement (il faut savoir se déterminer et l’assumer), dans la négociation (il faut savoir lâcher certaines choses), dans l’acceptation des contingences (il faut se faire violence pour s’exposer, s’exprimer en public, distribuer des prospectus, «vendre la camelote»).
C’est aussi la réponse adulte, complexe et nécessairement imparfaite, aux problématiques exposées plus avant. Peut-on se contenter de rester dans la critique du haut de sa tour d’ivoire plutôt que de s’engager? Peut-on remettre en cause la commercialisation croissante et excessive de la fiesta brava, sa confiscation par le mundillo, ses dérives, sans, à un moment ou à un autre, se confronter à la réalité et «s’y mettre»?
Plus qu’une option purement taurine c’est une conception de la vie et de la citoyenneté. Etre acteur ou spectateur? Actif ou passif? Engagé ou dilettante? Adulte ou enfant? En avoir ou pas? En être ou pas?


Xavier KLEIN


2 commentaires:

bruno a dit…

Excellent XAVIER,mais meme si la caricature est mauvaise ,consensus il n'y aura pas et pourtant tout le monde se colle hypocritement le mur des lamentations....
notre monde va a vau- l'eau
saludo companero

bruno a dit…

Je conseille aux aficionados et aux autres et itou ma pomme de faire une introspection retrospective car sur tous les plans la situation et grave et nous allons droit dans le mur