Humeurs taurines et éclectiques

jeudi 20 novembre 2008

TOROS, MON AMOUR...

«La variété, c'est de l'organisation; l'uniformité c'est du mécanisme.
La variété, c'est la vie; l'uniformité, c'est la mort»

Benjamin Constant «De l'esprit de la conquête et de l'usurpation»

«Les élevages de taureaux de combat, origine et évolution» de Bernard Carrère, cet opus majeur, fait partie de ces livres indispensables que l’on garde en permanence à portée de main pour régulièrement y revenir. Son attrait principal à mes yeux, ce sont ses nombreux tableaux qui permettent de suivre l’évolution des fers, aussi clairement qu’il soit possible dans un tel embrouillamini.
Ce qui manque, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage, c’est le même type de classification concernant réellement les sangs et les encastes. Voilà une grande œuvre, à laquelle pourrait se dédier un passionné, comme l’ami Thomas THURIES (Terres de Toros), il en a non seulement le goût mais aussi la compétence et la pédagogie. Il a déjà dû y penser.
Pour en revenir à l’œuvre de Bernard Carrère, car il faut la qualifier ainsi, elle pourrait ne se résumer qu’à un ouvrage doctement technique, si l’auteur ne l’avait humanisée par la relation de nombreuses anecdotes savoureuses, d’une grande pincée d’humour et d’une large part laissée au rêve.
Enfant, je n’ai jamais su assimiler les méandres de la généalogie, notamment familiale. En dépit d’explications laborieuses et répétées, du genre «-Mais si, tu va comprendre: ton arrière grand-père Onésime était cousin au second degré avec la tante du beau-frère de Gertrude» s’opérait en moi un certain blocage qui m’empêchait, non seulement de jouir d’une vision globale, mais encore de mémoriser les filiations et cousinages. Voilà vraiment un lourd handicap dans une société méridionale où les liens familiaux constituent un élément fondamental de socialisation et de reconnaissance, dans un système de «gent» qui prédétermine l’identité individuelle. J’ai essayé avec application, mais ce n’est pas mon truc.
En revanche, le destin et l’histoire des familles m’ont toujours passionnés.
J’évoquais la dimension de rêve présente dans le livre de Maître Carrère. Sans doute le terme est-il mal choisi, et eût-il été préférable d’employer celui de nostalgie. Car c’est ainsi qu’il convient de qualifier le sentiment qui peut nous étreindre au constat de la disparition de tant d'héroïques et fameuses lignées.
Carriquiri, par exemple, où la gloire fanée des petits toros piquants de Navarre a laissé place à la commune banalité du sang Nuñez. Il y a là comme une imposture. Comme si l’on produisait sous l’appellation Château Margaux, un vague ersatz de picrate internationalisé. En est-on si loin d’ailleurs avec la mode de «parkérisation» de nos productions nationales, et le sacrifice de la typicité sur l’autel de l’efficacité commerciale et d’un goût mondial standardisé?
Au fil des pages, la nostalgie pèse de plus en plus lourd pour prendre l’allure du marasme. Quel gâchis! Combien de lignées ou d’encastes a jamais disparus! Combien de noms mythiques ne recouvrent plus qu’un triste succédané! Et tout ça pour quoi? Sinon pour un profit immédiat et fugace, dans une perspective à courte vue?
La corrida n'aurait jamais pu naître en France: pas assez excessive, pas assez mortifère, pas assez catholique, pas assez absolue. Mais elle pourra sans doute y survivre, tant reste compulsif le désir français effréné de conservation et de perpétuation des choses.
Don Quijote, le questeur de rêves impossibles, et Sancho, le paysan bonasse et avisé qui accepte toutefois de l'accompagner dans sa folie, n'auraient pu être français. Jacquou le Croquant aurait dépêché depuis lurette le hobereau délirant...
Nonobstant le regard forcément idéalisé que ses citoyens ont d’eux-mêmes, la France s’inscrit avec ferveur comme le pays le plus farouchement conservateur qu’il se puisse être.
Les révoltes ou les révolution n’y sont que des parenthèses cycliques, l’exutoire ou l’antidote de ce trait culturel, et les conséquences d’un esprit rebelle et frondeur. C’est la nation du paysan madré et prévoyant, du bas de laine, des notaires, celle qui a inventé le musée moderne, les archives publiques (pendant la Révolution), la journée du patrimoine ou des appellations d’origine contrôlée qui figent un produit traditionnel dans des normes sévères et perpétuelles.
La commémoration reste chez nous une obsession absolue, à l'exacte et proportionnelle mesure du déni qu'on fait de notre histoire. De fait, il n’est pas un français, même des plus modernistes qui ne souhaite secrètement que rien ne change, à l’image du village de l’affiche de la Force Tranquille qui avait tant servi Mitterrand. Le dernier avatar de ce penchant se concrétise dans la floraison et le succès des écomusées, où l’on peut douillettement se replonger dans un âge d’or bien souvent fantasmé.
Nos amis ibériques sont infiniment plus pragmatiques et moins romantiques: ce qui ne sert pas disparaît! Ainsi, tout au long du XIXème et du XXème siècles (avec une accélération dans les années 70), plusieurs lignées historiques et de grande notoriété ont progressivement disparues, sans que cela n’émeuve particulièrement personne. Ainsi, un banquier, un torero ou un maquignon enrichis peuvent se payer le luxe de racheter des grands fers et d’en liquider impitoyablement la lignée pour lui substituer le dernier produit à la mode, généralement de sang Domecq. Comme si vous achetiez un Goya pour le donner à colorier à vos enfants!
Ce génocide bovin s’est réalisé dans une indifférence quasi générale. Là où, au nord des Pyrénées, on se serait vraisemblablement ingénié à monter un conservatoire ou un label pour défendre les derniers glorieux vestiges; les nouveaux vandales ibères, avec l’insouciance, la spontanéité et l’inconséquence des nouveaux riches (ou des anciens pauvres) ont joyeusement enterré les témoignages d’une ère qu’ils veulent désormais ignorer. Celle d’un siècle d’anarchie politique et de décadence territoriale, d’une ruralité honteuse, du retard économique et des souvenirs douloureux du franquisme.
Il est à craindre que poussés par la même aspiration à la modernité et à la conformité d’une normalité européenne trompeuse, ils n’en viennent également à liquider la corrida tout court. Cela commence en Catalogne.
Si en France on conserve et l’on regarde en arrière, en Espagne on solde brutalement les comptes et l’on va de l’avant: une résurgence du vieil esprit conquistador qui a conduit des va-nu-pieds d’Extramadure aux confins de la planète, des eldorados amazoniens aux canyons de l’Arizona. L’Espagne c’est l’esprit pionnier des Amériques qui subsiste dans la vieille Europe, avec ses vertus et ses vices…
Peut-on pour autant se résoudre au désastre et ne point espérer sauver ce qui peut l'être encore?
Prenons nous à rêver. Laissons le pas alerte des songes passer les Pyrénées, enrichissons l'hispanité d'un zeste d'esprit gaulois.
C'est d'ailleurs une vieille habitude. La corrida actuelle ne serait pas si les gavachos ne s'en était mêlés. Depuis Philippe V, qui détourne les nobles des arènes et permet à la piétaille roturière de les occuper, jusqu'au caparaçon, invention de Jacques Heyral, en passant par le traje de luces, costume à la mode française, la France, comme Napoléon, n'a jamais cessé de céder à la tentation espagnole.
Pourquoi ne pas imaginer la création d'un conservatoire de la race brave, ou plutôt des races braves pour rechercher et préserver les derniers exemplaires existants? Pourquoi ne pas constituer un banque ovulaire et spermatique, qui avec des moyens réduits stockerait et protégerait à long terme le patrimoine subsistant? Pourquoi, ne pas penser un fond d'aide aux ganaderias des 5% de bétail brave qui ne soient pas «contaminés» par l'engeance domecq?
Allons plus loin. Les nouvelles techniques évoluant à grand pas, comment ne pas envisager la collecte des vestiges génétiques d'ADN encore exploitables pour faire revivre des lignées disparues?
J'y pensais en considérant chez Fernando Palha, la collection de gloires empaillées qui accueillent le visiteur dans la salle d'honneur. Et si ces toros mythiques pouvaient revivre? Si leurs clones -le mot est affreux! on préfèrerait leurs réincarnations- pouvaient de nouveau galoper fièrement dans le cercle magique, ou surgir dans la brume d'une chêneraie salmantine.
Quid d'un Jurassic park peuplé de Diaz-Castro, de Jijon, d'Espinoza Zapata et de bien d'autres ombres héroïques du passé? D'un espace de diversité venant rompre l'effrayante uniformité physique et morale du «toro moderne»?
Théoriquement la chose n'est plus impossible: la réutilisation de l'ADN (à condition que le matériau génétique ne soit pas détérioré) et sa combinaison avec des cellules vivantes est tout à fait envisageable.
Il suffirait d'une infime taxation des profits générés par la tauromachie pour financer un tel travail de collecte, d'étude et de sauvegarde, pour que la sauvage altérité demeure toujours pensable.
Qui plus est, au regard de la course effrénée des chercheurs qui, de par le monde, collectent les derniers représentantes des souches indigènes, avant qu'elles ne disparaissent définitivement dans tous les domaines du vivant, on peut s'interroger. Si Sanders ou Monsanto y voient quelque utilité, il doit bien y avoir quelque avantage!
Devant l'appauvrissement dû à l'uniformisation, qui sait de quel gène, de quel caractère génétique aura t-on le besoin demain, quand l'on se trouvera confronté à l'impasse irréversible?
Les derniers développements de la paléoanthropologie remettent actuellement en cause la disparition de l'homme de Néanderthal. Ils postulent même que du métissage entre ces derniers et l'homo sapiens est jailli une extraordinaire explosion de diversité, qui pourrait expliquer les différenciations ethniques. La différenciation constitue donc une richesse et une vertu, à condition d'accueillir l'altérité avec ouverture et gratitude. Plus qu'un constat, c'est un manifeste humaniste!
Stupide? Utopique? Inutile? Passéiste? Si l'on veut!
Ou peut-être excessivement novateur. Tout est question de point de vue ou plutôt de valeurs. Certains se complaisent dans une logique réductrice de marché, de «toro moderne» (pas de toroS moderneS pourra t-on remarquer), d'utilitarisme et de réalisme économique.
A ce propos, peut-être faudra t-il «copyrighter» l'idée avant que les grands esprits qui nous observent ne se l'approprient.
Dire tout et son contraire, ce n'est pas cette diversité que l'on souhaite...

Xavier KLEIN
NOTA: Terminé à 3h du mat STOP un peu fatigué STOP pardonnez les fautes d'aurteaugraf DERNIER STOP direction plumard: l'insomnie c'est bien mais il ne faut pas en abuser FIN DE L'EMISSION

4 commentaires:

bruno a dit…

le thème est fort (comment autrement) interessant ,l'introduction perfecta ,le manant que je suis va plancher et peut etre sans genie mais avec les tripes "exhumer "un commentaire sur les cendres mortifères et decadentes des élevages de Taureaux.

Marc Delon a dit…

Comme d'habitude : bien pensé et bien écrit !
au fait ton mail ne marche pas toujours...

bruno a dit…

Xavier,
Peux pas moi le "bonasse" comme tu dis faire un commentaire exhaustif et coherent de ton billet conçu dans ton alchimie "neuronique" qui me désarme.
Simplement,je crois comprendre que si l'Espagne est ne sous le signe du taureau,nous franchouillards de merde ...autrefois et beats d'admiration avont pris le train et le trend quand il le faut cad maintenant car les polos catalans ne voient que Barca (bof) et nos voisins basques quemandent l'accompagnement pour aller a la fiesta national ou ce qu'il en reste car je suis convaincu que malgre nos blesses il existe chez nous des forces qui deja boostent la Corrida et derechef veulent en sauver l'essence,car oui pour moi qui au niveau des arbres "geneas" suis nul, je crois au retour de Don Quijote dans le cerveau de nos amis tras los montes et le salut
viendra d'une prise en charge de tous les ingredients afin que nous soyons les faiseurs de Corridas car culinairement nos paellas sont a gusto et porte le calicot made in france.
Salut Companero et hasta la vista
Carli BRUNO

Bernard a dit…

Cher Xavier,

Notre propension très française à l'universel (depuis la "Fille aînée de l'Eglise" jusqu'aux "French doctors" en passant par le "soldat de l'Idéal" chanté par Clémenceau le 11 novembre 1918), ajoutée à un certaine forme de rigueur dans l'organisation ("l'esprit de géométrie"?), ont produit leurs effets y compris dans des domaines qu'on pourrait au premier regard qualifier de triviaux, tels que les Jeux olympiques modernes, la Coupe du monde de football, la Coupe d'Europe des clubs champions, le marquage de l'année de naissance des toros de combat... Et peut-être même que notre manière d'exprimer voire d'exercer notre "aficion a los toros" est moins romantique (moins premier degré?), plus distancié voire plus intellectualisé que celle de nos amis espagnols (Luis Miguel Dominguin n'aurait-il pas prophétisé dans les anées 50 que la tauromachie serait sauvée par l'aficion française?)... Il n'empêche, la nostalgie ne me paraît d'aucune utilité et Néanderthal ne reviendra pas. Dès lors, me semble-t-il, si la corrida peut rester un combat - avec du sang et de la mort (l'émotion y naissant de la peur maîtrisée et de la fureur canalisée), et non devenir exclusivement et définitivement un spectacle "permettant à l'artiste de parfaire ses arabesques" (comme l'écrivait si justement Joseph PEYRE en 1950, rapporté dans le site "lafetesauvage") - et sachant la domination écrasante (plus de 95 % des élevages actuels) exercée par la seule encaste originelle Vistahermosa via Domecq, il faudra donc juste essayer de préserver les 5 % restant de la disparition pure et simple. Et ce but, il me semble n'y avoir que 2 manières de l'atteindre : soit le "conservatoire" à la française - dans son sens financement collectif (l'esprit "service public" émanation de la "volonté générale" à la Rousseau); soit le financement individuel et modeste par les aficionados eux-mêmes des éleveurs et des organisateurs qui produisent ces toros et les font "courir" - via l'achat de places de corrida... Après tout - et le parallèle avec le vin fonctionne ici aussi, les vins de "niche", de "terroir" (AOC ou pas) ne vivent-ils pas (n'existent-ils pas) de la seule sollicitude de leurs "amateurs" (aficionados) qui - achetant leurs flacons - permettent à leurs vignerons-éleveurs (au sens ganadero du terme)d'exister?... Et cela n'empêche nullement l'expansion markétisée et quasi formatée gustativement des "world-wines" (comme il y a de la "world-music" voire de la "world-bouffe")... Le pire n'est jamais sûr? Alors, veillons et... payons!
Bien à vous - Bernard