Denis GUERMONPREZ, dit «Dionxu», aficionado de qualité, me fait parvenir un article de Francis WOLFF, paru dans le quotidien El País du 26/09/2011 (merci pour la traduction Denis). A méditer...
La fête des taureaux est une des créations les plus originales de la culture hispanique, et est à la fois porteuse des valeurs humaines plus universelles: courage, grandeur, honte, loyauté, rituel de la mort, domination de l'animalité dans l'homme et en dehors de lui, création de beauté à partir de son contraire, le chaos et la peur. Il serait possible que cette invention culturelle originale succombât à un conformisme qui a à peine, une apparence d'universalité, l'universalité sans goût de McDonald ou de Coca-Cola? Si un jour ou l’autre, les courses de taureaux disparaissaient, ce serait assurément une grande perte pour l'humanité et pour l'animalité.
Nous serions devant une perte culturelle et esthétique, bien sûr, mais aussi devant une transgression éthique. Pour certains, l'interdiction de la tauromachie leur semble être un «progrès» de la civilisation. Simple apparence. L'animalisme n'est pas une extension des valeurs humanistes, mais sa négation: parce que, en essayant d’amener les animaux jusqu'au niveau auquel nous devons traiter les hommes, nécessairement nous rabaisserions les hommes au niveau auquel nous traitons les animaux.
Je ne nie pas que nous ayons des devoirs envers les animaux. Il serait immoral de trahir les relations d'affection que nous maintenons souvent avec nos animaux de compagnie. Aux animaux domestiques, qui ne sont domestiques que par leur viande, leur laine ou leur force au travail, il est en effet immoral de les traiter comme s’ils n’étaient que «des objets» comme cela existe de manière scandaleuses sous toutes les formes d'élevages industriels mécanisés; mais nous décrétons qu'il est moral les tuer. Et avec les millions d'espèces d'animaux sauvages qui peuplent les océans, les montagnes et les bois, nous avons des devoirs écologiques, comme le respect des écosystèmes ou de la biodiversité.
Le taureau de lidia n'entre dans aucune de ces catégories. il n'est pas un animal sauvage, puisqu'il est domestiqué par l'homme, ni un animal domestique, puisque n'importe quelle tauromachie suppose la préservation de son instinct naturel d'hostilité envers l'homme appelée «bravoure». Pour cet animal, une vie conformément à sa nature insoumise et sauvage doit être une vie libre et naturelle, et une mort conforme à sa nature d'animal brave doit être une mort au combat, contre cet homme-là qui attente à sa liberté : il affiche à ce moment sa suprématie dans son propre terrain. Vivre libre et mourir en luttant il est le destin de principe du taureau de lidia.
N'importe quelle interdiction serait un recul moral. Le sens et la valeur de la course de taureaux reposent sur deux piliers: la lutte du taureau qui ne doit pas mourir sans avoir pu exprimer réellement ses facultés offensives ou défensives; et l'engagement du torero, qui n’a pas le droit d’affronter son adversaire sans se jouer la vie. Risquer sa propre vie est un devoir du torero. C’est le prix qu'un maestro doit payer pour avoir le droit de tuer l'animal respecté, au lieu de le sacrifier d'une façon occulte et mécanique.
Cependant, nous devons l'avouer: aucun argument ne pourra jamais convaincre ceux qui se représentent la corrida comme la torture d'un animal innocent. Ils ne comprennent pas la véritable nature de la lutte de l’animal brave, et, en voulant éviter la mort de quelques uns de ces taureaux, ils condamnent en réalité toute l’espèce, occultant par la même la courte et abjecte vie des veaux domestiques élevés en batterie ainsi que les taureaux domestiques en pleine liberté... Ils seront convaincus de tout cela. Ces arguments seront toujours insuffisants devant la réaction immédiate et passionnelle avec lesquelles ils s'indignent et crient : «Non, Non, pas cela».
Il est vrai que face à ces réactions, les aficionados opposent très souvent leur propre passion. Nous pourrions nous cantonner à cette nette opposition de passions si celles-ci pouvaient en rester là. Mais le problème est que l'une exige l'interdiction de l'autre. Et là, le rôle du politique devrait être de garder raison en proclamant: «S’il advenait que les courses de taureaux dussent disparaître un jour, ce serait parce que la passion aurait disparu. Se serait endormie. Jusqu'à maintenant, il serait prudent de laisser chacun à sa passion et de faire en sorte que le principe de liberté règne de manière primordiale».
