Humeurs taurines et éclectiques

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samedi 28 février 2009

HOMARD M'A TUER


Le monument du homard à Shediac (Nouveau Brunswick-CANADA). Dalien, n'est-ce pas?

«Comme les homards, les jeunes filles ont l'extérieur exquis. Comme les homards, elles rougissent quand on veut les rendre comestibles.»

Salvador DALI «Pensées et anecdotes»

Le 24 novembre 1933 Adolf Hitler introduit le Reichstierschutzgesetz (loi du Reich de protection de l'animal) en lançant le mot d'ordre: «Im neuen Reich darf es keine Tierquälerei mehr geben.» («dans le nouveau Reich, plus aucune cruauté envers l'animal ne sera admise») discours radio-diffusé du 1 février 1933.
Un mois plus tard, un brave pécheur de la Baltique se retrouvait embastillé en camp de concentration sur ordre spécial d'Hermann Göring pour avoir ébouillanté vivant un homard.
On sait les délicatesses et le profond respect de la vie que ces aimables philanthropes se sont évertués à promouvoir pendant la décennie qui suivit.
76 ans plus tard, il s'en trouve pour avoir les mêmes faiblesses coupables. On en pince toujours pour les homards.
Le 25 avril 2007, la lucarne magique programmait l'émission «L'arène de France», animée par le délicieux Stéphane BERN sur le thème angoissant: "les animaux sont-ils malades de l'homme?" (http://video.google.com/videoplay?docid=6495202284190884993
)
Lors de cette émission le niveau culturel atteint à des profondeurs abyssales dans l'ambiance de bordel généralisé et d'élévation de la pensée qui semble complaire à nos médiacrates contemporains. Plus on s'étripe, moins on s'écoute et mieux c'est, partant du principe que l'audimat suit la courbe des invectives.
La mauvaise foi, la désinformation, la langue de bois, le cliché ont présidé aux débats (malheureusement parfois de part et d'autres), de même que l'outrance et le ridicule.
Dans ce registre, est intervenue Mme Josette BENCHETRIT, prétendument psychanalyste (assez bizarrement une dame qui signe "Jo" Benchetrit sur son blog. Voilà qui fait symptôme comme on dit en psychalalyse! Peut-être ce qu'on appelle un "désir de pénis"?).
J'avais cru comprendre que cette digne corporation brillait par son sens de l'écoute et surtout par l'absence de jugement indispensable à l'accueil et au travail d'analyse du patient qui doit pouvoir librement et sans contrainte aborder ses peurs, ses hontes, ses souffrances, sans craindre la condamnation de celui qui l'écoute.
Effaré, j'ai vu une femme hystérique, prise par la fureur, débiter un discours d'une violence et d'une démesure inimaginables.
J'ai voulu en savoir plus sur cette thérapeute de choc et depuis, je fréquente régulièrement son site psychanalyse-et-animaux.over-blog.com.
Quelle n'a pas été ma surprise d'y tomber sur une sombre histoire de homard «indulté» par un restaurateur new-yorkais (http://psychanalyse-et-animaux.over-blog.com/article-28210251.html
).
L'histoire ne serait-elle qu'un éternel recommencement?
On pourrait le croire à entendre les douces vocalises de la virago, assez comparables aux émois walkyriens des kapos femelles d'antan: "Nous afons les moyens de vous vaire aimer les homards"
La rubrique corrida, particulièrement fournie, ménage quelques perles baroques du plus bel orient (http://psychanalyse-et-animaux.over-blog.com/categorie-259608.html
).
Avec, entre autres, des informations extrêmement instructives sur la manière dont les anti-corridas de tous poils et de toutes nationalités interviennent et s'ingèrent dans la pétition pour l'abolition de la corrida en cours en Catalogne.
Le titre élégant et très zen de l'article est extrêmement éloquent: Corridas, la catalogne dit PROU! Homme pourri sadique: crève, salope! (http://psychanalyse-et-animaux.over-blog.com/article-27948791.html
).
On ne saurait être plus subtil et délicat!
Tout un chacun peut d'ailleurs se prononcer sur le site de LA VANGARDIA ( http://www.lavanguardia.es/lv24h/51260474815.html
). Ne vous en privez pas, c'est gratuit!
Question homard et psychanalyse, il existe pourtant plus pertinent. Un merveilleux livre: «Le complexe du homard», à laisser trainer à la portée de tous les adolescents, écrit par Françoise DOLTO, sa fille Catherine DOLTO et Colette PERCHEMINIER, des authentiques psychanalystes et humanistes, elles!

Xavier KLEIN

lundi 16 février 2009

Julian PITT-RIVERS 2

LE SACRIFICE DU TORO

L'ANTHROPOLOGIE -du grec anthropos: homme et logos, étude- est la science humaine qui se préoccupe de l'étude des êtres humains sous tous leurs aspects: physique (anatomie, physiologie, pathologie, évolution) et culturels (sociaux, psychologiques, sociologiques, historiques, géographiques, etc.). C'est donc une science de synthèse qui mobilise les méthodes et les connaissances de bien d'autres sciences. C'est le cas de toutes les sciences actuelles -et particulièrement des sciences humaines- qui ne peuvent plus fonctionner indépendamment de leurs consoeurs. Mais l'anthropologie a été définie par Eric Wolf comme «la plus scientifique des sciences humaines et comme la plus humaine des sciences de la nature». Par cette simple phrase, il montre à quel point les contributions de l'anthropologie s'insèrent au coeur de toutes les autres sciences.
D'Emile Durckeim à Claude Levy Strauss, en passant par Roger Bastide, Georges Balandier, Pierre Bourdieu, Marcel Mauss, René Girard, pour ne citer que quelques philosophes ou anthropologues de l'école française, ces scientifiques de haute volée figurent parmi les hommes qui internationalement ont fait progresser la connaissance de l'humain.
Julian PITT-RIVERS a côtoyé ces chercheurs, s'est lui même fortement investi dans des recherches centrées sur les cultures méditerranéennes et notamment sur la tauromachie. C'est sans doute le premier chercheur (et non un érudit de talent) qui a appliqué les méthodes de l'anthropologie moderne (de l'école structuraliste) à la res taurina.
Le présent article se fonde sur les notes prises lors de la conférence qu'il tint à Dax au début des années 80 (je ne me souviens plus de la date exacte), sur les conversations que nous entretenions et surtout sur un texte paru en 1983 dans «Le temps de la réflexion» chez Gallimard (page 281 à 297) intitulé «Le sacrifice du taureau», texte à ma connaissance quasiment introuvable dans le commerce, qui résume sa réflexion sur le sujet.
Il y aurait matière à un long avertissement tant le mode de pensée anthropologique et ses conclusions peuvent dérouter voire choquer le lecteur non averti. Il nous faut toutefois préciser que l'étude de Julian PITT-RIVERS se rapporte à un phénomène précis, dans un lieu précis, l'Andalousie et dans un temps précis: les années 50. Vamos con su permiso!

«L’objet de cette étude est de dégager le sens symbolique de la corrida; seul il peut rendre compte de ce qui se passe et faire comprendre pourquoi les foules, femmes et enfants compris, paient cher pour assister à un spectacle qui devrait plutôt répugner aux âmes sensibles d’aujourd’hui.»
Julian PITT-RIVERS définit la corrida comme la «manifestation rituelle d’une revendication de l’orgueil masculin». La corrida est d’évidence pour lui un sacrifice. Mais un sacrifice est normalement un acte religieux: de quelle religion s’agit-il là? Tout processus sacrificiel suppose un échange avec une force divine –échange d’un bien matériel contre un état de grâce- dans le cas de la corrida qu’est-ce qui est échangé et entre qui?
On sait depuis Edward TYLOR qu'un rituel est une magie visant à atteindre des fins pratiques ou à obtenir des dieux des avantages. Les sociétés modernes, se croyant rationnelles et scientifiques, refusent de reconnaître leurs rites, assimilés à de l'archaïsme, même si les rites y foisonnent, camouflés sous des prétextes pseudo-scientifiques, pseudo-hygiéniques ou prétendument pratiques. «Ainsi réussissons-nous à nous cacher le sens profond de nos actes.[...] Le rituel est un langage symbolique qui n’exprime pas un raisonnement conscient. [...] La signification des symboles n’est jamais évidente pour ceux qui les utilisent et ne se dévoile qu’à celui qui les observe de l’extérieur.»
Les symboles évoqués sont polysémiques (il peuvent revêtir des sens différents), c’est leur juxtaposition qui confère à l’analyse de l’anthropologue son bien fondé.
Le taureau, d'abord gibier durant la période paléolithique, devient avec la domestication un «emblème de la virilité triomphante», voire de la virilité débordante et débridée puisque de nombreux contes populaires ou mythes nous rapportent qu'on lui fait offrande de jeunes filles belles et pures, jusqu'à l'intervention du héros salvateur qui rend la paix et la prospérité à la cité en le sacrifiant. Les mêmes «ritèmes» (éléments du mythe et du rite) se retrouvent dans des récits méditerranéens mettant en jeu des dragons, ou des animaux fantastiques et des taureaux (cf. «Le taureau, rites et jeux» d'Angel Alvarez de Miranda) et le «Saint Georges» qui avec sa lance ou Thésée avec son glaive viennent régler la question.
«Le taureau de corrida, dont le rôle est de symboliser la Nature sauvage, est un animal domestique […], c'est la culture humaine qui a fait de lui ce qu'il paraît être en entrant dans l'arène, l'ennemi de toute humanité. Véritable Minotaure mi-fauve, mi-fabrication humaine, il appartient au domaine des rêves plutôt qu'à celui de l'économie politique.»
Julian PITT-RIVERS s’intéresse ensuite à l’habillement des publics andalous des années 50: señoritos vestonnés, tenues endimanchées (mais plus gaies que pour la messe: les femmes remplacent la mantille noire par la blanche, les hommes le feutre par le sombrero de ala ancha). Il note les aménagements très spécifiques des arènes et surtout les burladeros (du verbe burlar: tromper, mais aussi «se moquer de quelqu’un pour le déshonorer» comme Don Juan, le «Burlador de Sevilla»). Il relève également que la viande de toro est particulièrement appréciée, anciennement distribuée dans les hospices, hôpitaux et institutions de charité.
Les corridas étaient (et sont presque toujours) partie intégrante d’une fête d’origine religieuse, dédiée au saint patron de la communauté (San Fermin, San Isidro, San Miguel, San Mateo, etc.), ou se déroulent les dimanches. Autrefois, les corridas étaient célébrées par les monarques ou les puissants en l’honneur d’un mariage, d’un décès, d’une visite diplomatique, d’une victoire ou de quelconque grande occasion (canonisation d’un saint).
Il convient de souligner l’aspect féminin des toreros, maintes fois observé, qui contredit sa revendication de la masculinité. Les couleurs et les matières du traje de luces qui contraste avec la sobriété des vêtements masculins (surtout le traditionnel traje de campo) hors de l’arène, la grâce dans le maniement du capote, qualité exclusivement féminine en Andalousie.
«En réalité, le matador se dépouille progressivement de ses symboles féminins au cours du combat.» Il se dévêt du capote de paseo, chargé de dorures, de décors floraux ou d’images pieuses, qui se retrouve le plus souvent confiée à une belle femme en barrera, dont il cache la partie inférieure du corps. Il salue d’une seule main avec sa montera (alors que les picadors se décoiffent).
On peut d’ailleurs noter que la montera est la pièce du costume qui a le plus évolué, et qu’elle ne correspond en rien à une coiffure traditionnelle existante. C’est une création originale et très singulière: une lourde toque d’astrakan sous des climats méditerranéens! Je fis d’ailleurs remarquer à Julian PITT-RIVERS, que ce mot était employé en argot taurin comme synonyme du sexe féminin, et qu’il n’était nullement indifférent de noter le rituel très particulier du brindis (l’offrande au public du dernier attribut de la féminité) et le signifiant très puissant de l’augure quand la montera tombe du côté face (poil) ou du côté pile (rouge vaginal) (Note du Rédacteur).
Puis le torero joue du capote de brega, aux couleurs très singulières elles aussi, rose à l’extérieur et jaune (la couleur infâme) à l’intérieur, comme les danseuses de flamenco ou Maryline Monroe sur sa bouche de métro jouent de leur jupe. Le registre du toreo de capote (chicuelinas, gaoneras, reboleras, serpentinas, mariposas, etc.) renvoie aux bulerias des bailadoras. Sans parler de la veronica, dont le nom fait allusion à Sainte Véronique essuyant le visage du Christ durant la Passion: geste doublement féminin et religieux.
SUITE DANS PITT-RIVERS 3


BIBLIOGRAPHIE:

Julian PITT-RIVERS «People of the Sierra», Londres 1954, Chicago University Press 1962
Julian PITT-RIVERS «De lumières et de lunes: analyse de deux habillements andalous à connotation festive» in «Vêtements et société», 2° colloque du musée de l'homme, 1983
Julian PITT-RIVERS «Anthropologie de l'honneur; la mésaventure de Sichem», Paris, Le Sycomore, 1983
«Antroplogia de la tauromaquia: Obra taurina completa de Julian PITT-RIVERS» Revista de Estudios Taurinos numeros 14, 15, Sevilla, 2002

lundi 19 janvier 2009

Julian PITT-RIVERS

Dans les années 70, le paseo dans les couloirs de la fac de lettres à Pau prenait une coloration souvent exotique surtout en comparaison avec le conformisme qui tend à y régner maintenant.
Sur les panneaux d’affichage, entre les dazibaos de la Ligue Communiste Révolutionnaire, de la Brigade d’Intervention Prolétarienne et d’Occident Chrétien (on trouvait plutôt ces dernier coté fac de droit!) se réfugiaient parfois quelques informations à vocation plus ou moins universitaire.
Je serai bien en peine de repérer un cèpe sur un gazon anglais (d’ailleurs ces maudits s’échappent à mon approche!), en revanche certains mots, même imprimés en stricts et modestes caractères noirs sur fond de muraille, s’imposent toujours à mon subconscient erratique, comme les néons de Broadway transposés dans le jardin zen du Kennin-Ji à Kyoto.
Au milieu des affiches rouges de poings levés, de caricatures de C.R.S. en armure ou de patrons bedonnants, haut-de-formés et puro au bec, l’annonce des programmes de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, sise en Sorbonne, par son austérité laconienne, faisait figure de faire part mortuaire ou d’ordre de mobilisation générale.
Un certain Julian PITT-RIVERS, universitaire, ethnologue et néanmoins citoyen de Sa Très Gracieuse Majesté, dispensait une série de conférences sur le thème de la tauromachie, dans le temple du savoir gaulois. Bigre!
Sans grand espoir de réponse, j’entrepris de lui écrire, pour informations complémentaires sur le contenu de ses interventions.
Sans m’en douter, j’initiais de la sorte une correspondance qui dura plusieurs années, et un lien qui, pour n’être pas intime, fût empreint de chaleur et d’amitié.
Pur produit de l’Eton College et du Worcester College d’Oxford, Julian Alfred PITT-RIVERS se différencia précocement de ses congénères de la gentry grande-bretonne par l’anticonformisme, la finesse, l’intelligence et surtout l’hétérosexualité.
Descendant d’une lignée d’aristocrates, ses grands ancêtres furent les fameux William PITT, l’Ancien, 1er Comte de Chatham, Premier Ministre de Georges II, qui s’employa si utilement à nous débarrasser du Canada, et surtout l’Honorable William PITT, le Jeune, le plus jeune Premier Ministre qu’ait connu la perfide Albion qui mit un point d’honneur à contrecarrer les visions d’abord révolutionnaires puis napoléoniennes: des archétypes caricaturaux de l’ennemi héréditaire.
En fait, Julian PITT-RIVERS dut vraisemblablement sa vocation à son arrière grand-père le Lieutenant Général Augustus Henry Lane Fox PITT-RIVERS , ethnologue et archéologue de renom, et à son père, George Henry Lane Fox PITT-RIVERS, anthropologue.
Sa révolte contre ce père, interné pendant la deuxième guerre mondiale pour son soutien et son adhésion à la British Union of Fascists d’Oswald Mosley, mit un terme à deux siècles de francophobie familiale, et le prédisposa à un intérêt et une affection soutenus envers ce monde méditerranéen, souvent traité avec condescendance voire avec mépris par les élites d’outre-Manche.

Sir Julian bourlingua de l’Université de Berkeley aux confins du Chiapas, des pueblos andalous aux ports crétois, jusqu’à ce que Claude LEVI-STRAUSS l’invite à Paris.
Julian PITT-RIVERS usait en toute circonstance de cette distinction décontractée, de cet humour décalé et de cette prévenance qui sont le sceau des aristocrates de vieille souche et de verdad.
Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois sur le quai d’Austerlitz, il ne fût guère malaisé de l’identifier dans la foule des pas perdus. Sa longue dégaine, ses yeux de porcelaine, sa tignasse chenue consciencieusement échevelée par le vent d’automne, le pantalon de flanelle et le veston de Harris tweed savamment élimés, comme il convient au bon goût qui se défie du clinquant, tout en lui traduisait le gentleman-farmer en exil parisien.
Il m’avait prévenu: «-Vous me reconnaîtrez: j’agiterai un journal» et de puntiller à l’anglaise: «-Vous dérangera t-il que ce soit le Sunday Times? Sa couleur rose sera plus visible». Cette coquetterie n’était rien plus que superfétatoire. Autant demander à un esquimau en anorak fourré de se fondre dans le décor d’un bivouac touareg.
Sir Julian, avec un naturel inimitable et une admirable bonhomie ne s’étonnait de rien et s’émerveillait de tout. En ethnologue inné, il faisait preuve d’une formidable capacité d’adaptation à l’environnement et d’effacement devant ses interlocuteurs, sujets de son étude.
Interpellé avec délicatesse par le ganadero, après la visite de feu l’impressionnant musée consacré à la vie et à l’oeuvre de Juan Carlos Pussacq à Pomarez: «-Toi, tu es un bon, mais tu vas quand même payer ta tournée!», et ayant constaté qu’il n’avait pas sur lui les moyens de financer l’opération, il rétorqua: «-Cher Monsieur, vous êtes sans doute un grand ganadero mais un piètre psychologue!». Ce qui, il faut l’avouer, convenait assez bien au cher Jean Charles, qui dut se faire laborieusement expliciter la saveur de la réplique.
En ethnologue de catégorie et en parfait gentleman, Sir Julian se gardait toujours d’émettre un avis ou d’imposer une opinion, «wait and see» la devise de Winston semblait taillée à ses mesures.
Avec l’air curieux, systématiquement étonné et toujours comblé des jeunes gens qui s’émerveillent des découvertes que chaque instant leur réserve, il promenait sa carcasse dégingandée et légèrement voûtée, dans les tendidos de Castelsarrazin ou le patio de caballo de Dax, en s’intéressant au moindre détail, en questionnant le plus humble protagoniste, comme si sa contribution pouvait faire vaciller des raisonnements assurés de longue date.
Le fond, la forme, la technique et la terminologie ethnologiques, ne sont pas facilement accessibles à la grande masse, c’est le moins qu’on puisse dire. Les conclusions en peuvent s’avérer désarmantes voire choquantes.
Pourquoi se serre t-on la main de la main droite ? Opine t-on en hochant la tête? Faisons-nous la moue ? Ou écrivons de droite à gauche ? Tous ces détails du quotidien, toutes ces manies, ces habitudes, ces rituels inconscients sont observés, décortiqués, analysés, interprétés par les ethnologues pour qui ils recèlent un sens.
Il va de soi que la corrida fourmille de ces gestes éminemment spécifiques, auxquels l’habitude et le conformisme nous désaccoutument d’accorder un regard ou une valeur particulière, mais qui pourtant recèlent des vérités cachées, que nous savons ou ne voulons pas avoir à connaître. Il faut donc accepter que celui qui exerce un regard entraîné à discerner les choses cachées, puisse perturber nos certitudes, bousculer nos convictions profondes. Tout le monde n’est pas prêt à l’accepter, tant les remises en cause et la peinture de ce que nous sommes et de ce que nous faisons en réalité diverge du regard rassurant que nous aimons à poser sur nous-mêmes.
Julian PITT-RIVERS vint à Dax pour nous parler du sens profond d’une passion dont nous croyions la pureté, la vérité, et la motivation des plus élevées et inaltérables.
Beaucoup déchantèrent et souvent pas ceux auxquels on pense. Les jugements pour la plupart allaient de «masturbations cérébrales» à «mais où va t-il chercher tout ça?» en couvrant toutes les nuances du déni, de l’indignation ou de la révolte.
Comme dans beaucoup de situations, ce sont les gens les plus simples -souvent les plus ouverts-, qui sortirent d’une conférence tumultueuse en se questionnant sur ce qu’ils avaient appris d’eux-mêmes de la bouche d’un chercheur de renom.
Mi-vexé, mi-contrit de la tempête ainsi déchaînée et de réactions que je pensais irrespectueuses envers un grand esprit qui nous offrait l’opportunité d’accéder à d’autres horizons, je m’en excusais auprès de Sir Julian, sur le quai de la gare.
Plongeant un regard azur subitement sérieux, il me confia: «- Vous n’avez à vous excuser de rien, et surtout pas d’une des plus magnifiques causeries que j’ai pu donner. J’ai rarement rencontré un public plus sincère, réactif et ouvert avec innocence à un discours objectivement traumatisant. Je reviendrai avec plaisir.».
Sir Julian n’est jamais revenu, nous avons continué à correspondre, je l’ai visité à Paris et dans sa «masure» de Dordogne (un manoir du XIIIème), mais de temps à autres, des amis m’interpellent pour me rappeler cette fameuse conférence qui avait tant fait gloser.


Xavier KLEIN
Dans un prochain article, j’essaierai de résumer les thèses travaillées et exposées par Julian PITT-RIVERS