L'ANTHROPOLOGIE -du grec anthropos: homme et logos, étude- est la science humaine qui se préoccupe de l'étude des êtres humains sous tous leurs aspects: physique (anatomie, physiologie, pathologie, évolution) et culturels (sociaux, psychologiques, sociologiques, historiques, géographiques, etc.). C'est donc une science de synthèse qui mobilise les méthodes et les connaissances de bien d'autres sciences. C'est le cas de toutes les sciences actuelles -et particulièrement des sciences humaines- qui ne peuvent plus fonctionner indépendamment de leurs consoeurs. Mais l'anthropologie a été définie par Eric Wolf comme «la plus scientifique des sciences humaines et comme la plus humaine des sciences de la nature». Par cette simple phrase, il montre à quel point les contributions de l'anthropologie s'insèrent au coeur de toutes les autres sciences.
D'Emile Durckeim à Claude Levy Strauss, en passant par Roger Bastide, Georges Balandier, Pierre Bourdieu, Marcel Mauss, René Girard, pour ne citer que quelques philosophes ou anthropologues de l'école française, ces scientifiques de haute volée figurent parmi les hommes qui internationalement ont fait progresser la connaissance de l'humain.
Julian PITT-RIVERS a côtoyé ces chercheurs, s'est lui même fortement investi dans des recherches centrées sur les cultures méditerranéennes et notamment sur la tauromachie. C'est sans doute le premier chercheur (et non un érudit de talent) qui a appliqué les méthodes de l'anthropologie moderne (de l'école structuraliste) à la res taurina.
Le présent article se fonde sur les notes prises lors de la conférence qu'il tint à Dax au début des années 80 (je ne me souviens plus de la date exacte), sur les conversations que nous entretenions et surtout sur un texte paru en 1983 dans «Le temps de la réflexion» chez Gallimard (page 281 à 297) intitulé «Le sacrifice du taureau», texte à ma connaissance quasiment introuvable dans le commerce, qui résume sa réflexion sur le sujet.
Il y aurait matière à un long avertissement tant le mode de pensée anthropologique et ses conclusions peuvent dérouter voire choquer le lecteur non averti. Il nous faut toutefois préciser que l'étude de Julian PITT-RIVERS se rapporte à un phénomène précis, dans un lieu précis, l'Andalousie et dans un temps précis: les années 50. Vamos con su permiso!
«L’objet de cette étude est de dégager le sens symbolique de la corrida; seul il peut rendre compte de ce qui se passe et faire comprendre pourquoi les foules, femmes et enfants compris, paient cher pour assister à un spectacle qui devrait plutôt répugner aux âmes sensibles d’aujourd’hui.»
Julian PITT-RIVERS définit la corrida comme la «manifestation rituelle d’une revendication de l’orgueil masculin». La corrida est d’évidence pour lui un sacrifice. Mais un sacrifice est normalement un acte religieux: de quelle religion s’agit-il là? Tout processus sacrificiel suppose un échange avec une force divine –échange d’un bien matériel contre un état de grâce- dans le cas de la corrida qu’est-ce qui est échangé et entre qui?
On sait depuis Edward TYLOR qu'un rituel est une magie visant à atteindre des fins pratiques ou à obtenir des dieux des avantages. Les sociétés modernes, se croyant rationnelles et scientifiques, refusent de reconnaître leurs rites, assimilés à de l'archaïsme, même si les rites y foisonnent, camouflés sous des prétextes pseudo-scientifiques, pseudo-hygiéniques ou prétendument pratiques. «Ainsi réussissons-nous à nous cacher le sens profond de nos actes.[...] Le rituel est un langage symbolique qui n’exprime pas un raisonnement conscient. [...] La signification des symboles n’est jamais évidente pour ceux qui les utilisent et ne se dévoile qu’à celui qui les observe de l’extérieur.»
Les symboles évoqués sont polysémiques (il peuvent revêtir des sens différents), c’est leur juxtaposition qui confère à l’analyse de l’anthropologue son bien fondé.
Le taureau, d'abord gibier durant la période paléolithique, devient avec la domestication un «emblème de la virilité triomphante», voire de la virilité débordante et débridée puisque de nombreux contes populaires ou mythes nous rapportent qu'on lui fait offrande de jeunes filles belles et pures, jusqu'à l'intervention du héros salvateur qui rend la paix et la prospérité à la cité en le sacrifiant. Les mêmes «ritèmes» (éléments du mythe et du rite) se retrouvent dans des récits méditerranéens mettant en jeu des dragons, ou des animaux fantastiques et des taureaux (cf. «Le taureau, rites et jeux» d'Angel Alvarez de Miranda) et le «Saint Georges» qui avec sa lance ou Thésée avec son glaive viennent régler la question.
«Le taureau de corrida, dont le rôle est de symboliser la Nature sauvage, est un animal domestique […], c'est la culture humaine qui a fait de lui ce qu'il paraît être en entrant dans l'arène, l'ennemi de toute humanité. Véritable Minotaure mi-fauve, mi-fabrication humaine, il appartient au domaine des rêves plutôt qu'à celui de l'économie politique.»
Julian PITT-RIVERS s’intéresse ensuite à l’habillement des publics andalous des années 50: señoritos vestonnés, tenues endimanchées (mais plus gaies que pour la messe: les femmes remplacent la mantille noire par la blanche, les hommes le feutre par le sombrero de ala ancha). Il note les aménagements très spécifiques des arènes et surtout les burladeros (du verbe burlar: tromper, mais aussi «se moquer de quelqu’un pour le déshonorer» comme Don Juan, le «Burlador de Sevilla»). Il relève également que la viande de toro est particulièrement appréciée, anciennement distribuée dans les hospices, hôpitaux et institutions de charité.
Les corridas étaient (et sont presque toujours) partie intégrante d’une fête d’origine religieuse, dédiée au saint patron de la communauté (San Fermin, San Isidro, San Miguel, San Mateo, etc.), ou se déroulent les dimanches. Autrefois, les corridas étaient célébrées par les monarques ou les puissants en l’honneur d’un mariage, d’un décès, d’une visite diplomatique, d’une victoire ou de quelconque grande occasion (canonisation d’un saint).
Il convient de souligner l’aspect féminin des toreros, maintes fois observé, qui contredit sa revendication de la masculinité. Les couleurs et les matières du traje de luces qui contraste avec la sobriété des vêtements masculins (surtout le traditionnel traje de campo) hors de l’arène, la grâce dans le maniement du capote, qualité exclusivement féminine en Andalousie.
«En réalité, le matador se dépouille progressivement de ses symboles féminins au cours du combat.» Il se dévêt du capote de paseo, chargé de dorures, de décors floraux ou d’images pieuses, qui se retrouve le plus souvent confiée à une belle femme en barrera, dont il cache la partie inférieure du corps. Il salue d’une seule main avec sa montera (alors que les picadors se décoiffent).
On peut d’ailleurs noter que la montera est la pièce du costume qui a le plus évolué, et qu’elle ne correspond en rien à une coiffure traditionnelle existante. C’est une création originale et très singulière: une lourde toque d’astrakan sous des climats méditerranéens! Je fis d’ailleurs remarquer à Julian PITT-RIVERS, que ce mot était employé en argot taurin comme synonyme du sexe féminin, et qu’il n’était nullement indifférent de noter le rituel très particulier du brindis (l’offrande au public du dernier attribut de la féminité) et le signifiant très puissant de l’augure quand la montera tombe du côté face (poil) ou du côté pile (rouge vaginal) (Note du Rédacteur).
Puis le torero joue du capote de brega, aux couleurs très singulières elles aussi, rose à l’extérieur et jaune (la couleur infâme) à l’intérieur, comme les danseuses de flamenco ou Maryline Monroe sur sa bouche de métro jouent de leur jupe. Le registre du toreo de capote (chicuelinas, gaoneras, reboleras, serpentinas, mariposas, etc.) renvoie aux bulerias des bailadoras. Sans parler de la veronica, dont le nom fait allusion à Sainte Véronique essuyant le visage du Christ durant la Passion: geste doublement féminin et religieux.
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