Humeurs taurines et éclectiques

jeudi 12 février 2009

UNE ÂME D'ENFANT


"L'apparence requiert art et finesse; la vérité, calme et simplicité."

Emmanuel Kant

Avec l’ami Olivier DECK (pas DECQ), je traînais ce dimanche dans un dojo de Fontarabie où Castor TELLECHEA, maître de iaïdo (l’art de dégainer et de couper au sabre) travaille avec ses élèves.
C’est une discipline austère et interne, très loin des préoccupations de notre époque.
Que peuvent bien trafiquer ces hurluberlus, tout de noir vêtus, en hakama (jupe culotte de samouraï), qui pendant une heure, tranchent dans le vide, avec des armes d’une autre époque?
Mais on pourrait aussi bien se poser la même question à propos d’autres «anachronistes», de ces zouaves, gansés de soie surchargée d’ors, qui s’agitent devant les cornus.
Comme nous l'avons déjà abordé, tout cela procède du même esprit. Toreo de salon, katas répétés à l’infini, il s’agit là de polir et repolir sans cesse des gestes pour accéder à l’essentiel.
Quel est cet essentiel?
L’efficacité?
Elle peut être atteinte par d’autres biais. Un peon de brega digne de ce nom peut réduire un toro, le casser, le soumettre.
La beauté?
L’art pour l’art aboutit immanquablement au maniérisme, à la perte du sens et de la puissance de l’acte. On demeure à la surface des choses, dans le paraître qui, tel le vernis, s’écaille devant la force irrésistible du réel, devant le vent, le soleil ou la pluie.
La virtuosité?
Elle est à l’art, ce que l’érudition est à la vraie culture: un exercice de style, d’habileté ou de savoir-faire qui pallie trop souvent à l’indigence du talent ou de l’inspiration. La virtuosité n’est-elle pas la surcapacité et la surmémoire des gestes, sans rien nous dire de leur sens profond et de leur pertinence.
Regarder Castor brandir le sabre, suivre le schéma imperturbable des katas dans un geste qui s’impose de lui même, sans contrainte et sans affectation.
Un geste qui exprime la substance profonde des choses, une vérité incontestable, immédiate et innée.
Un geste qui vit en soi, débarrassé de la gangue du superflu, qui s’épure, se stylise, n’obéit plus qu’à sa propre volonté, et sa propre fonctionnalité.
Un geste qui accède alors aux vertus suprêmes: la simplicité et le naturel.
Simplicité et naturel, rien de moins, rien de trop, pleinement ici et maintenant, comme l’écho de l’harmonie universelle et de la respiration cosmique.
C’est le vent qui se fait brise ou tempête, la source qui sourd ou qui cascade, la vague qui déferle mollassonne ou violente selon l’humeur de l’océan.
Certes il n’y a pas ici de toros pour venir perturber l’ordonnancement parfait, il n’y a pas d’ennemis qui le cernent, même si le sabre les coupe virtuellement.
Ou plutôt si, mais pas ceux auxquels on croit. Ceux là, les vrais, on ne les terrasse jamais, on n’en vient jamais à bout. Ils s’appellent peur, honte, culpabilité, orgueil ou concupiscence, paresse ou colère.
Tous ces fantômes auxquels nous nous accoutumons, parce qu’il paraît qu’on ne peut vivre sans eux, parce qu’ils sont le fruit de la perte de notre ingénuité, parce qu’ils sont les déchets de nos cultures et de notre éducation.
Couper avec un sabre, c'est trancher son propre ego, tirer à l'arc c'est se viser soi-même.
Castor marche avec délectation dans les pas de l’enfant qu’il fût et qu’il doit redevenir pour être tout Homme.
Le naturel et la simplicité d’une âme d’enfant, voilà avec quoi il nous faut renouer. Laisser son corps penser.
Combien de toreros le peuvent?
Combien d’hommes?
Cela me rappelle un vieux peon de confiance qui apostrophait son jeune maestro du burladero: «¡Ahora, vamos de verdad! ¡De verdad, vamos de verdad! ¡Olvidate!».

Xavier KLEIN

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Que duende Don Javier!
Lucas

Anonyme a dit…

Afin d’accomplir le geste exact, celui qui coupe avec le sabre, celui qui projette l’adversaire avec la bonne prise du kumi-kata, celui qui dirige le toro, il faut être débarrassé de ses métaux, les laisser à la porte du dojo ou des arènes. S’alléger un temps de ces soucis, de ces peines mais aussi de ces joies, afin de pouvoir accéder pleinement au présent de l’action. Personnellement, les plus beaux pions que j’ai mis sur les tatamis (il n’y a pas encore si longtemps), c’était lorsque je ne me posais aucune question, lorsque le corps travaillait plus vite que l’esprit.
Par contre, je ne sais pas Xavier si l’on doit nécessairement rechercher son âme d’enfant. Ce retour à l’enfant, même ponctuel, me ferait avoir l’impression de me fuir, de ne pas vouloir me voir tel que je suis et donc de ne pas pouvoir m’améliorer.
Lionel

Pedrito a dit…

Parce qu'il manquerait un - ou des -adjectif(s)pour être pointilleux à la rubrique des "réactions" au bas de vos textes:
Comme souvent,j'ajouterai
"Décoiffant", surprenant", ou
"passionnant", mais jamais "indifférent".
Enhorabuena, même si la philo me prend parfois la tête.

bruno a dit…

Xavier,
J'ignore si c'est le talent ou le duende l'un étant constant,l'autre à doses plus "homeopathiques"(faut oser le dire) et tant mieux sinon ce serait la perfection et cette dernière confine à l'ennui.
Ceci étant dit ton billet est remarquable en tous points mais j'ai quand meme un peu de mal au dela du parallele entre les katas et ses équivalents (?)taurins à piger que in fine et contrairement à la géometrie les droites parallèles se rejoignent et la sans Deck Olivier auquel je vous un respect car puis pas faire
autrement ,et sans dec tout court dans toute cette sphère couleur noire,puis pas avaler les cachets sans prendre un peu d'eau,alors ce n'est pas une critique mais une carence physiologique et neuronale qui fait que bruno sera toujours le meme et malgre tes efforts louables pour que je comprenne et bien ,suis souvent aplomado ,sans caste et en quete d'un bajonazo pour mettre fin au naze et a la bete que je suis.
ciao
bruno

Xavier KLEIN a dit…

Petit coup de grisou Bruno?
Courage les beaux jours reviennent: lumière et chaleur, rien de tel pour le moral.
Et en plus quelques toros.

ludo a dit…

blake, dante...altamira (je suppose ) ?
espérons que des limbes de la temporada sortiront quelques paradis aussi encastés que ce bos taurus ibericus. blake , inflexible à toutes institutions, c'est un beau chemin...
quant à vos errements tatamiesques avec olivier, ça se termine pas au coin de la première barra rencontrée à tapear et à écluser du gorgeon ? je connais les oiseaux. zen mais pas du genre à s'anémier à méditer trop longtemps.
comme dit le deck :"-tu prends un peu de vin ?
-pourquoi un peu ?"

ludo