Humeurs taurines et éclectiques

vendredi 12 décembre 2008

HANDICAP ET TAUROMACHIE

Lionel PIEROBON, qui intervient souvent sur le blog, nous fait la gentillesse d'écrire ce texte, suivi sans doute de bien d'autres. Une approche originale...

Je suis arrivé un peu par hasard à la lecture d’un article sur un site anti-taurin, dont le signataire ne vaut même pas la peine que l’on relève son nom. Dans son texte, l’auteur en arrive à la conclusion nauséabonde que le toro est un handicapé mental. Travaillant auprès de personnes handicapées et déficientes intellectuelles avec ou sans troubles associés, comparer de la sorte un animal et des personnes, m’a entre autres fait songer à une époque pas si lointaine où ces personnes n’étaient justement pas considérées comme telles. Au delà de cette comparaison inqualifiable, essayant de pousser la réflexion un peu plus loin que l’auteur de l’article en question -et je n’ai pas eu à forcer-, la notion de handicap m’est apparue dans la tauromachie. Mais la définition première du handicap mérite toutefois d’être ici précisée.
Le handicap provient d’une expression anglaise hand in cap, qui peut être traduite par «la main dans le chapeau». A l’origine, il s’agissait de jeux de hasards où les joueurs enfouissaient leurs mises dans un couvre-chef. Déviant dans le domaine sportif, l’expression fût notamment appliquée aux courses de chevaux, se traduisant par une volonté égalitaire en donnant les mêmes chances à tous les concurrents, en imposant des difficultés supplémentaires aux meilleurs d’entre eux. Un britannique, encore un, Philip Wood, a développé la définition du handicap. Il désigna ce dernier comme un désavantage dont souffre une personne afin d’être perçue dans une attribution sociale normale. Désavantage causé par des lésions temporaires comme définitives. Mettant en avant l’aspect fonctionnel au détriment de l’aspect social, cette définition a fait couler beaucoup d’encre.
En France, la loi du 11 février 2005 dénommée loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, définit la notion de handicap comme une limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société associée à une altération durable ou bien définitive d’une ou plusieurs fonctions.
Mais la tauromachie dans tout cela? Au delà du fait qu’un anti-taurin compare un animal, le toro bravo, à une personne, de surcroît handicapée, force est de constater que notre passion est aussi composée d’une notion de handicap. Le handicap d’officier en plein air, de ne pas avoir un mais des types de toros, de mettre en suerte pour piquer ou bien de tuer le toro, de voir le comportement du bicho changer pendant la lidia. Certains acceptent ces facteurs handicapants, car pour eux ils font partie intégrante de la corrida, et demandent une application stricte des canons tauromachiques afin qu’il soit surmontés. D’autres en profitent pour vouloir les gommer, et en attendant, s’en servent pour y trouver des excuses.
L’histoire taurine a toujours témoigné des différents handicaps taurins, et parmi ceux qui les acceptèrent tout en voulant les surmonter, l’on trouve des personnalités comme Luis Mazzantini qui réduisit les tricheries dans l’attribution des lots, en imposant le sorteo. Il y eût également Josélito, dont la carrière démontre un fort désir d’être torero, et donc d’accepter tous les handicaps que pouvaient présenter les différents élevages qu’il affrontait. Mais aussi Belmonte, qui, pour être torero, a surmonté un certain handicap physique qui a abouti à ce que l’on sait pour le toreo.
Autant divers handicaps peuvent servir à affirmer son tempérament et aider à progresser, autant le handicap peut devenir un prétexte afin de justifier l’échec. La faiblesse ou le genio de bovidés par exemple, mais aussi de plus en plus récurrents dans les commentaires, les éléments comme la pluie et le vent, sont des facteurs handicapants souvent pris en compte par l’entourage de certains toreros, des toreros eux-mêmes, ainsi que par les revisteros. Au point que dans un monde ou tout tend à être allégé, du trapio à la puya, mais aussi la mort avec «l’indultoïte» aiguë qui frappe aux portes des arènes, l’on se demande si un nouveau paramètre dans la graduation des pratiques tauromachiques ne va pas un jour être créé.
L’on nous propose déjà des réponses afin d’amoindrir puis un jour peut être de supprimer quelques handicaps, ou pour répondre aux faits handicapants que constituent les facteurs climatiques. Peut être verra t-on émerger dans le règlement taurin, la prise en compte d’un «Indice Climatique Minimal». Ceci afin que la corrida soit interrompue lorsque toute pluie (même un crachin nantais), toute manifestation d’Eole (le moindre souffle de Sers), ou même une trop forte chaleur qui pourrait gêner le torero dans l’amplitude de ses mouvements (car la transpiration n’est pas compatible avec une expression corporelle aisée), se présente avant ou pendant la lidia. Ainsi le torero bénéficierait-il d’un maximum de chance de triompher lors de la course. Les exigences d’un public ravi d’assister au triomphe quasi assuré, seraient prises en comptes, et cela additionnerait le possible handicap physique causé par les éléments, à la notion du handicap sociétal qui est représenté par un public n’ayant pas assisté à une corrida au nombre conséquent d’appendices coupés. Ces deux types de handicaps gommés, la corrida trouverait ainsi une petite part de «normalité».
Ce désir de normalité représenté par la normalité d’un spectacle tauromachique où une certaine forme de succès doit être au rendez-vous, à savoir celui de l’homme avant tout, n’est pas sans faire songer à la recherche de normalité à tout prix. La société refuse de voir le handicap, non en le cachant contrairement à ce que l’on croit communément, mais en voulant «insérer» à tout va des personnes handicapées dans le milieu ordinaire du travail, des enfants handicapés à l’école, sans donner les moyens de les accompagner comme cela peut se faire dans les structures spécialisées. Ainsi plongées dans le moule collectif sociétal, les difficultés individuelles ne seront plus perçues, la société ne prêtera guère attention à ces personnes livrées à elles mêmes ou bien à des associations à connotations religieuses voire aux penchants communautaristes, faites par et pour des personnes handicapées qui souvent dans leurs propos en veulent à l’ensemble des valides.
Une certaine frange du mundillo désire gommer toute perception du handicap que peut présenter le fait de combattre le toro bravo. Ceci afin d’accéder à un brevet de respectabilité de nos détracteurs, de devenir fréquentables aux yeux de la société chlorophyllée qui étend tous les jours un peu plus ses ramifications, et surtout pour se faire du fric. Ainsi débarrassé de ses handicaps, le «taurinement correct» pourrait diriger ses actions vers la mise en place de prestations tauromachiques, où seuls les gens bien pensants seraient admis.
Si comme pour les personnes handicapées, la tauromachie sombrait dans cette dérive de ne plus accepter tout type de handicap, de chercher à les amenuiser, cela n’équivaudrait à terme qu’à orienter la tauromachie vers une dérive communautariste où seule une certaine forme de vision de l’art de Cuchares aurait droit de s’exprimer. La conception «combative» qui suppose que les canons taurins soient un tant soit peu respectés, mais aussi quelques acteurs du web, seraient appelés à disparaître, et l’ANDA ne serait malheureusement que la première d’une longue liste. Livrée aux pseudos gardiens du temple, la corrida n’aurait plus qu’à tranquillement devenir celle imaginée par François Capelier dans sa nouvelle «An 25 de l’Ampire»(1).
Pourtant, cette notion de handicap peut être valorisée. Sans aller jusqu’à prétendre que les personnes handicapées doivent jouir d’un préjugé a priori favorable, que le handicap représente une opportunité (j’ai connu une jeune croyante d’une vingtaine d’années qui voulait avoir 7 enfants et adopter 3 trisomiques car c’est tellement beau disait-elle!), sans verser dans l’angélisme, je dois avouer que travailler auprès de personnes atteintes d’un handicap apporte bien des satisfactions.
Dans le domaine taurin, voir un matador affronter les difficultés causées par le bovidé, tout faire pour en venir à bout, mais aussi s’adapter aux paramètres handicapants des éléments, ne peut que forcer le respect et faire réfléchir sur les capacités humaines devant l’épreuve. C’est du moins mon sentiment, et je n’arrive pas à comprendre le plaisir que peuvent prendre certains sur les étagères, à voir passer inlassablement des toros qui n’opposent aucunes difficultés. Malgré cela, l’on veut gommer toute forme d’aspérités, après l’éventuelle modification du tercio de varas qui fait actuellement débat, l’on voit poindre une mode à vouloir supprimer le handicap de la suerte suprême, en indultant le moindre toro accroché à la muleta comme la bernique sur le rocher.
La tauromachie est construite de handicaps, comme l’est la vie. Il faut l’accepter, comme peuvent le faire avec plus ou moins de difficultés les personnes handicapées elles-mêmes (clin d’œil à ma nièce avec sa quasi surdité).
La société veut gommer toute forme de difficultés, de douleurs. Comme elle s’efforce de le faire avec la mort (2). Le handicap tend à être visiblement supprimé en donnant l’illusion d’une intégration. La tauromachie participe de cette dérive, pour donner une relative bonne conscience sociale à une catégorie d’aficionados, pour qui il faudrait que la corrida s’intègre dans un paysage formaté.
Lionel PIEROBON

(1) «An 25 de l’Ampire», édité dans le recueil de nouvelles Pasiphae (prix Hemingway 2006), aux éditions Le Diable Vauvert.
(2) Pour tout complément, lire l’article sur «Les rites positifs» sur la page du site de la FSTF (http://www.torofstf.com/pagesinvites/241108pierobon.html)

1 commentaire:

ludo a dit…

chapeau.
(sincèrement, même si je ne pouvais m'éviter ce genre de plaisanterie ).

ludo