Humeurs taurines et éclectiques

jeudi 16 octobre 2008

Saragosse, dimanche 12 octobre 2008

MORANTE AL PILAR
A une époque où l’on plébiscite les «winners», où il vaut mieux être beau, riche, bien portant, que pauvre et malade, où la réussite, constitue l’aulne de toute valeur, où l’on parle en toroland de nouvel âge d’or, je dois confesser une certaine tendresse pour ceux qui volontairement ou involontairement foirent lamentablement ce qu’ils entreprennent.
Les malchanceux, les gaffeurs, les «malestrucs» (maladroits) comme on dit en gascon portent un message d’humanité qui nous rassure heureusement quant à nos loupés, nos échecs, nos manquements, notre faiblesse. Notre imperfection humaine quoi!
Entre J.T (José Tomas), le demiurge manoletiste, idole des back-rooms masochistes, Michel Ange PERERA, le terminator des ruedos, et les nouvelles pousses comme Daniel LUQUE, on peut appréhender une systématisation du succès qui me paraît s’accorder mal avec une certaine idée de la tauromachie.
Dans les années 70, j’aimais beaucoup cet art délicat de Frascuelo qui n’avait guère son pareil pour se prendre les pieds dans le capote, s’emberlificoter les zapatillas, et s’étaler de tout son long, de préférence au moment le plus critique. Ou bien Rafaël à Tyrosse prenant un air profondément navré quand son toro, consciencieusement rématé sur un burladero, s’occit «black et d’équerre».

Ce sont des moments de grâce, ces "détails", dont on se souvient souvent mieux que des faenons d'époque.
Il fallait témoigner d'un certain héroïsme et/ou d’un humour particulièrement développé pour délivrer la grandissime prestation de Morante, dimanche passé à Saragosse. Car le superlatif n’est guère exagéré: ce fût cosmiquement foutral!
Convier le ban et l’arrière ban de l’aficion à la noce pour ne lui servir que des plats trop cuits, mal présentés, mal cuisinés et terminer par une intoxication alimentaire, il fallait oser.
Un toro sort-il pastueño ou indulgent, on ne veut pas le voir. Se montre t-il douteux, on le consent. Dans un trip pur sucre sévillan, on laisse passer indolemment un, puis deux, puis cinq toros, pour se rendre compte qu’on en est au sixième et qu’il conviendrait de sortir quelque chose pour éviter que ces cons barbares d’Aragonais et de franchutes ne vous étripent à la sortie. Du grand art, vous dis-je! Toute une culture de l’approximation, du je m’en foutisme, du mépris des conventions, de la négligence subtile mise en acte en 6 bestioles lamentables.
Il y avait de l’engagement culturel et politique dans ce triomphe de l’Andalousie et cette revanche des terres du sud sur les contingences productivistes du neo-libéralisme anglo-saxon.
Car enfin, comment réagir autrement, quand on est le digne et ombrageux héritier de générations de peones écrasés de labeur et de soleil dans les grands domaines latifundiaires, quand une ville indigne accueille un caballero de la Puebla, dans les trombes d’eau et l’inondation.
Morante, avec un pundonor louable nous a répondu: «-Avant moi et après moi le déluge»
Et que personne ne vienne rétorquer qu’il n’y avait là aucune préméditation, car, quand même, ne consentir qu’une unique naturelle inaboutie sur six faenas, cela tient du chef d’œuvre.
A la fin du roman de Nikos Kazantzakis, Zorba le Grec conclut: «C’est une magnifique catastrophe. Maintenant dansons!»
Viva Morante!

Xavier KLEIN

1 commentaire:

ludo a dit…

dansons ? buvons d'abord.
" -nooon, je suis fatigué.
- moi aussi yé souis fatigué,mais yé souaf."
(dialogue extrait de "lhomme qui a perdu son ombre" d'alain tanner avec paco rabal dans le rôle de méyésouaf)

ludo